Association Les Amis de la Mesure
A tous les temps, à tous les peuples
Introduction Partie I Partie II Partie III Partie IV Bonus Annexes

La coopération internationale en métrologie légale : partager la connaissance ...

Yves VERWAERDE
Ingénieur divisionnaire de l'industrie et des mines

Introduction

Après avoir fait le fabuleux cadeau du système métrique décimal « À Tous les temps, à tous les peuples », la France, et notamment son Service des Poids et Mesures puis Service des Instruments de Mesure, a longtemps été considérée comme un temple de la métrologie, un phare de la métrologie légale.

Les agents du service chargé du contrôle des instruments de mesure bénéficiaient d'une école dédiée à leur formation : l'École Supérieure de Métrologie, étroitement liée au SIM (ESM). Mais l'ESM était aussi l'organe de formation par lequel nombre de jeunes aspirants-métrologues étrangers, souvent d'expression française, se devaient de passer pour remplir ensuite les plus hautes fonctions de promotion de la mesure juste et loyale, et de protection de la garantie publique dans leur pays d'origine.

Malgré sa mise en sommeil pendant une dizaine d'années, à partir du début des années 1990, l'ESM a continué à jouir d'une aura extraordinaire perceptible au cours des missions de formation, de coopération que les « anciens » pouvaient être amenés à effectuer à l'étranger.

Les liens créés « sur les bancs de l'école », et la réputation française en la matière ont favorisé la demande d'experts français pour ces missions de formation, de coopération. En voici quelques souvenirs.

1990 - 2001 Missions de formation en Tunisie

1990. Une double mission de formation est demandée par la Tunisie : formation au Pesage et aux techniques du contrôle des instruments de pesage pour les agents chargés de cette noble activité en Tunisie; formation plus généraliste incluant Métrologie générale, technologie des instruments de pesage, technologie des compteurs de liquides pour les étudiants du Centre de mécanique générale de Grombalia.

2 heures 30 d'avion, mon voisin et moi engageons la conversation. Il est fort agréable, disert, érudit; j'explique ma mission et mon souci d'être « à la hauteur » des espérances ... (c'est ma première mission à l'étranger). Il me laisse son numéro de téléphone et son adresse pour convenir des jour et heure auxquels il m'enverrait voiture et chauffeur pour nous rencontrer dès que j'aurais arrêté mon programme de travail et ménagé un peu de temps libre.

Arrivée à Carthage. Un de mes anciens élèves est venu m'accueillir, et me conduit à l'hôtel avenue Bourguiba. Rendez-vous pris pour le lendemain matin.

La mission commence; nous allons à la Direction du Service, rue Lavoisier. On me demande de faire cours le matin seulement. Les quelques anciens qui m'ont déjà supporté pendant leur formation en France me demandent de donner la même formation aux collègues en l'expurgeant des développements trop théoriques. Nous convenons aussi de consacrer une demi-journée aux professionnels tunisiens du pesage en les invitant à une séance de questions-réponses.

Mais les choses ne se passent pas du tout comme programmé. Le programme de cours du matin est tenu, mais la soif de savoir, la curiosité, l'enthousiasme des collègues tunisiens sont tels que nous continuons nos entretiens chaque après-midi ... (sauf le vendredi après-midi, moment de prière en terre d'Islam); bien trop courte demi-journée de visite des ruines de Carthage pour ce qui me concerne. Nous abordons des sujets tout à fait hors programme : étalonnage des masses, conduite et essais d'approbation de modèle. La demande est intarissable, et c'est un vrai plaisir que d'y répondre. Mais de ce fait, je suis conduit à écrire à mon voisin d'avion (je n'ose pas lui téléphoner) que je ne pourrai pas donner suite à son aimable et chaleureuse invitation faute de temps libre. Et expliquant cela à mes auditeurs, je découvre que mon voisin est un ancien ministre tunisien !

La demi-journée consacrée aux professionnels suscite le même intérêt. Je suis bombardé de questions techniques, mais aussi de questions sur la politique commerciale des constructeurs français d'instruments de pesage. Je ne peux évidemment pas répondre à ces questions qui sortent de ma compétence, mais je ressors de cette séance convaincu que partager nos concepts réglementaires et normatifs avec nos amis étrangers est une source fabuleuse d'ouverture pour nos constructeurs. À ce moment, c'est un encouragement fort à tenter de maintenir une véritable compétence technique qui sert si bien l'intérêt de notre industrie dans le domaine que je connais... À l'évidence, ce n'est malheureusement pas la voie choisie par la France.

Un aller-retour en France, et c'est la seconde partie de cette mission qui commence à Grombalia. Cette fois, les auditeurs sont des étudiants, mais aussi leurs professeurs.

Même enthousiasme, même intérêt, même soif d'apprendre. Mais cette fois pas de possibilité de débordement des horaires : mes cours s'insèrent dans un programme scolaire, il faut s'y tenir !

À l'issue de ces missions, des amitiés nouées, des souvenirs entassés, 2 assiettes de cuivre gravées à mon nom et à la date de la mission offertes par les collègues tunisiens, une cage à oiseau tunisienne rapportée en bagage à main dans l'avion...

Mais aussi des souvenirs laissés : 9 ans plus tard, je reçois un appel téléphonique d'un jeune professionnel du pesage tunisien qui me demande de l'information sur les techniques du pesage. Et j'apprends qu'il s'adresse à moi sur le conseil d'un de ses professeurs à l'école de Grombalia. Avec une telle entrée en matière, comment résister à la demande de ce jeune technicien ?

Et l'expérience de 1990 n'aura sans doute pas été dissuasive pour nos amis tunisiens puisqu'une nouvelle mission de formation aura lieu en septembre 2001.

Comme toujours accueilli à l'aéroport par un ancien élève, je découvre pendant le trajet à quel point la Tunisie a changé, s'est modernisée au cours de la décennie écoulée. Il faudra que mon discours soit à la hauteur de cette évolution.

Le nouveau chef du service de la métrologie est aussi un de mes anciens élèves. Nous vérifions le programme de la formation arrêté précédemment par courrier électronique, définissons les participants conviés selon les contenus des cours, et y confirmons une séance de formation pour les professionnels du pesage tunisien.

Et la soif de savoir est toujours au rendez-vous. Au programme de la formation.

Pour tous :

  • Généralités sur les IPFNA et concepts réglementaires;
  • Examen administratif et essais techniques de la vérification primitive;
  • Étalons, outils du métrologue.

Pour les cadres du service :

  • Analyse de compatibilité;
  • Conception des IPFNA.

1997 - Mission d'étude sur la métrologie légale au Gabon

Les prémices de cette mission s'étaient manifestés depuis plusieurs années : stage en France d'un agent gabonais, bientôt suivi d'une lettre très personnelle d'un ingénieur de la Direction des Instruments de Mesure gabonaise manifestant son souhait de venir compléter ses connaissances à l'ESM (alors inactive), et demande officielle présentée à la sous-direction de la Métrologie en 1995.

La mission prend tournure en 1997, et est décidée pour le mois de décembre.

Quelques heures d'avion; la porte de la cabine s'ouvre sur LIBREVILLE, la chaleur équatoriale saisit « l'expert » plus accoutumé au climat du Nord de la France, et jusque là bien protégé par la climatisation d'AIR FRANCE.

Formalités administratives. Passé le contrôle policier d'entrée sur le territoire national (interminable), je me dirige vers le contrôle douanier. Une pancarte portant mon nom attire mon attention. Dans le même temps un inspecteur des douanes, coopérant français, et un collègue gabonais viennent chaleureusement à ma rencontre... et m'orientent sur le côté de la zone de contrôle : la Direction des Instruments de Mesure appartenant à la Direction Générale des Douanes, j'échappe à l'ouverture des bagages. Faut-il dire avec quelle satisfaction ?

Installation à l'hôtel. Dois-je vraiment conserver veste et cravate ? On me conseille de le faire ...

Première visite à l'ambassade de France, présentation de la mission, recueil des instructions. On me parle beaucoup de perception de taxes; l'appartenance de la Direction des Instruments de Mesure à la Direction Générale des Douanes serait-elle source de confusion ? En tous cas, je suis venu travailler sur la situation de la métrologie au Gabon, je m'y tiendrai... et d'ailleurs saurais-je faire autre chose ?

Prise de contact aussitôt après avec le Directeur Général des Douanes. Il me dit sans détour les espoirs qu'il fonde sur la mission : voir progresser la Direction des instruments de mesure à travers une remise à plat de ses moyens et modes d'intervention notamment pour

  • la défense des consommateurs;
  • l'objectivité des redevances assises sur les produits soumis à droits indirects.

Enfin, on se retrouve entre métrologues. On se retrouve aussi entre « anciens de l'ESM » et on se rappelle brièvement les profs qui nous ont instruit : les Gouzil, Tramus, Gheeraert, Athané, Seité, Leroy, Aubert...!

Présentation de la mission à tout l'effectif de la Direction des instruments de mesure présent ce jour. J'explique que je suis un « jeune métrologue », rentré en métrologie 27 ans plus tôt, et comme toujours avec les métrologues, le courant passe, la convivialité s'installe.

C'est le moment de se mettre à l'oeuvre ! Un groupe de travail se constitue; nous attaquons l'étude de l'existant.

Il n'est pas intéressant ici de rapporter le détail des travaux du groupe, et ce serait manquer à la confidentialité de la mission. Mais je ne saurais passer sous silence l'apport de la réglementation française, certes déjà plus en vigueur en France à cette époque, mais transposée dans le droit national gabonais. Si des évolutions sont évidemment nécessaires, quel plaisir de voir que les concepts élaborés par les collègues dont nous sommes les élèves et les héritiers se sont tellement bien appliqués à tous ceux qui ont voulu les utiliser; ils ont si bien traversé le temps, et restent efficaces.

L'étude, la critique constructive, l'élaboration d'une proposition de réorganisation juridique, organisationnelle, matérielle sont le travail du groupe; les horaires des journées sont largement dépassés. Sur le ton de la plaisanterie, l'idée qu'il faudra 6 mois de congé pour s'en remettre est même émise... Mais le groupe est heureux, nous continuons sur le même rythme. Nous nous accordons quand même le repos dominical. C'est l'occasion de rédiger des éléments importants du rapport de mission et de formaliser les propositions déjà élaborées. C'est l'occasion aussi de rencontrer un peu plus mes hôtes. Un collègue m'emmène dans sa famille. Surprise, on m'a préparé une véritable réception; je suis même « adopté » et mon nouveau « père », Jérôme, me remet solennellement un bâton sacré, symbole de protection que je conserve désormais jalousement.

La mission se termine comme elle a commencé : compte rendu à l'ambassade de France, compte rendu aux autorités gabonaises incluant cette fois la Direction générale des hydrocarbures et la Direction générale des prix.

« On » m'a dit que le rapport de mission était devenu la bible. Les propositions d'amélioration de formation sont en tous cas devenues réalités puisque j'ai retrouvé en 2002, en cours de Pesage à l'ESM nouvelle, section Métrologie légale, plusieurs des amis rencontrés lors de cette mission :

J'espère qu'en dépit de l'insuffisance de temps consacrée à une discipline aussi vaste (10h 30 min...), la qualité de la formation aura été digne de la réputation légendaire de l'ancienne ESM.

2000 - Mission de formation au Maroc

Dans le cadre de la coopération franco-marocaine en métrologie conduite par J.-F. Magana, des actions de formation avaient été décidées, dont une concernant les instruments de pesage, avec la proposition de programme suivante faite dès 1998 :

  • éléments de technologie des IPFNA électroniques :
    • capteurs à jauges de déformation,
    • fonctionnement des convertisseurs A/D;
  • modélisation métrologique des composants d'un IPFNA et analyse des compatibilités;
  • études des essais prévus par la recommandation internationale OIML R76;
  • évaluation des caractéristiques des étalons nécessaires pour une bonne exécution des essais techniques;
  • modalités pratiques de mise en oeuvre des essais techniques;
  • travaux pratiques selon matériels disponibles sur place.

Cette mission s'est déroulée en septembre 2000.

Comme d'habitude, je suis accueilli à l'aéroport par un de mes anciens élèves alors chef du service de la métrologie marocain; son mérite est grand car il est 23h30, et l'avion a 2 heures de retard ! Mais la chaleur de son accueil et le plaisir des retrouvailles font oublier ce désagrément.

Chaleur des retrouvailles aussi avec une importante colonie d'anciens de l'ESM :

La formation se déroule comme programmée. Comme toujours, les participants manifestent une grande soif d'apprendre, et un intérêt pour la métrologie qui fait chaud au coeur. Mais heureusement que la salle de cours est climatisée, et le thé à la menthe prêt pour chaque interruption.

La formation porte sur les instruments de pesage de génération actuelle, incluant capteurs à jauges de déformation et traitement électronique du signal... mais l'utilisation d'un moment disponible pour rendre visite à un balancier local montre à l'évidence que la bonne vieille balance conçue par Gilles Personne de Roberval en 1670 répond encore à un véritable besoin social...

Et quand on prend conscience que les plus modernes de nos actuels capteurs de type parallélogramme sont en fait des systèmes de Roberval...

2001 - mission en Pologne

Dans le cadre de l'élargissement de l'Union Européenne, la Pologne a entrepris de mettre en application la Directive 90/384/CEE concernant les Instruments de Pesage à Fonctionnement Non Automatique. L'Afnor gère des actions d'assistance à ce projet. L'une de ces missions avait pour objet de préciser quelques aspects techniques de la vérification CE des IPFNA, et s'est déroulée en novembre 2001. Cette fois, pas d'accueil d'ancien à l'aéroport, et il fait froid à Varsovie. Passage nécessaire au bureau de change de l'aéroport pour payer le taxi (changer le moins d'argent possible à ce bureau de change qui pratique un taux prohibitif). Rendez-vous avec le chauffeur d'une voiture du GUM (Service polonais chargé de la Métrologie) dans le hall de l'hôtel, très marqué de « réalisme socialiste » selon l'expression que j'entendrai à plusieurs reprises pendant mon séjour.

Rencontre avec la Directrice du Département MASSES-FORCES, et première conférence. Grand moment : je ne parle pas la langue des auditeurs, ils ne pratiquent pas la mienne, et l'anglais international n'est pas connu par tous. Pour la première fois, je vais avoir recours à un interprète, et j'en conçois quelque inquiétude. Avec l'habitude de l'enseignement, je sens vite la fatigue de l'auditoire, la nécessité d'une plaisanterie pour donner un peu de détente, je perçois que l'explication n'a pas convaincu ou n'a pas été comprise; comment vais-je faire pour me passer de ces signaux ?

Mais très vite je suis rassuré. Mon interprète est vraiment remarquable! J'ai même quelquefois l'impression qu'il anticipe mes propos.

Je perçois les réactions des participants d'après leur mine. Je peux même faire quelques plaisanteries apparemment fidèlement traduites.

Mais je suis aussi surpris : peu de questions. Je sens pourtant les participants intéressés, mais à l'évidence, ils restent sur la réserve et seuls les « chefs » prennent la parole, avec d'ailleurs beaucoup de pertinence. Il faudra attendre un peu pour que les contacts se nouent. Mais les intercours deviennent bientôt un moment de convivialité pendant lequel nous parlons, en anglais (et certainement en anglais incorrect) bien sûr, de la France, de la Pologne, de nos familles, de nos vacances, etc.

Le développement des méthodes de vérification nous maintient en terrain connu. L'exposé des critères de compatibilité associés aux considérations techniques qui les sous-tendent semble constituer une découverte pour beaucoup. Plus encore l'exposé sur les conséquences des variations de gravité sur certains instruments de pesage et les précautions à prendre pour envisager des zones de gravité. L'interprète me dira même en aparté que quelques participants lui ont discrètement exprimé qu'ils estimaient être dépassés par ces considérations.

Réunion avec le chargé de mission de l'Afnor à Varsovie. Je me rend compte à travers ses propos que nous n'avons pas tout à fait la même conception de ma mission : je suis venu donner de l'information sur les exigences de la vérification des IPFNA de manière à ce qu'il soit possible de bâtir un système qualité prenant en compte ces exigences; il s'attendait à ce que nous écrivions les procédures et modes opératoires de cette vérification... une autre mission sera nécessaire.

Que retenir de ces quelques expériences ?

La diffusion, en particulier dans les pays francophones, de notre expérience, de nos connaissances est un facteur puissant de la constitution des liens et de l'attachement qui nous unissent. Le partage de nos concepts est un élément capital des choix d'équipement faits par ces pays, et donc un élément important de l'ouverture accordée aux produits de nos constructeurs.

Dans les expériences que j'ai faites, j'ai toujours eu le plaisir de rencontrer des femmes et des hommes très désireux d'en savoir toujours plus; disposés à sacrifier de leur temps pour profiter de cette occasion d'échange d'expérience.

L'enthousiasme rencontré à l'étranger, l'intérêt pour la pratique effective de la métrologie légale manifesté par les participants, fonctionnaires chargés des contrôles ou professionnels de l'instrumentation est d'un grand réconfort et un puissant moteur de motivation pour ce genre d'action.

Je ne saurais trop recommander à tous ceux qui possèdent de réelles connaissances et une véritable expérience de poursuivre ces actions de formation tant que nous aurons encore quelque chose à apporter...

Anecdote

Coopération internationale

La France a un prestigieux passé en matière de métrologie, légale ou pas. Elle est à l'origine de la création du mètre, du système métrique et des deux organisations internationales chargées de la métrologie : la Convention du mètre pour la métrologie fondamentale et l'Organisation internationale de métrologie légale. Ces deux organisations ont leur Secrétariat permanent à Paris ou dans sa banlieue.

Compte tenu de cette histoire métrologique et, d'une façon générale, de l'histoire de la France, la sous-direction de la métrologie est encore très souvent sollicitée pour des actions de coopération internationale, notamment par des pays francophones.

Bien qu'il ne s'agisse pas d'une activité régalienne et que rien n'y oblige, la sous-direction de la métrologie s'efforce de rendre ce service, malgré des effectifs qui ne lui permettent plus de faire face à elle seule à cette demande. Elle fait donc appel à des agents des DRIRE ayant des compétences affirmées dans certains domaines, comme le montre l'article ci-dessus.