Association Les Amis de la Mesure
A tous les temps, à tous les peuples
Introduction Partie I Partie II Partie III Partie IV Bonus Annexes
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Intermezzo

Jean-Pierre JACQUEMET

« Si s'exauçait le voeu de mon enfance,
Pour peser le poids de la nuit,
Au ciel astral je serai la balance
Dont les plateaux sont la joie et l'ennui ... »(1)

Une fois de plus, le professeur montrait son mécontentement. Les « fillettes » de la petite troupe du collège jouaient vraiment mal.

Lui, dans le rôle du contrôleur n'était pas à l'aise. Cette pièce l'ennuyait profondément, il ne comprenait pas cette histoire de spectre ! Et que venait faire le contrôleur ? Pourquoi devait-il déclamer : « Nous savons tous, dans les Poids et Mesures, ce qu'est la mort, c'est un repos définitif. »

En ce début des années soixante, son esprit cartésien l'entraînait vers les sciences. Non, il ne serait jamais acteur et encore moins contrôleur des Poids et Mesures !

Au début des années soixante-dix, un stage effectué au service électronique d'un grand fabricant d'instruments de pesage conclut ses études scientifiques. L'électronique vient de faire son entrée dans le monde du pesage qui est en pleine mutation. Dans les ateliers, de magnifiques bascules mécaniques, amoureusement réglées par de vieux compagnons expérimentés côtoient les « choses » qui affichent le poids d'une manière mystérieuse grâce aux capteurs à jauges de contrainte. L'électronique est en train de s'imposer face à la mécanique.

Alors que les anciens commencent à comprendre que la bataille est perdue, une nouvelle lutte s'engage au sein même des électroniciens: le microprocesseur vient d'être inventé. Une balance peut-elle utiliser ce gadget ?Son stage terminé, il préfère rejoindre les certitudes d'un grand groupe industriel.

Non, le pesage n'est pas fait pour lui. Le monde du pesage serait-il sous l'effet d'un spectre ? La route de l'initiation (2) est longue !

10 ans plus tard, il avait répondu à l'offre d'emploi « société d'instrumentation recherche ». Au début des années quatre-vingt, le voilà responsable du Département électronique d'un fabricant d'instruments de pesage ! Le microprocesseur s'est imposé dans le pesage, mais les électroniciens s'apprêtent à perdre la bataille de leur programmation au profit des informaticiens ? Le spectre continuerait-il à rôder ?

« Un spectre mort ou vif, c'est assez drôle ? Oh ! voici la lune ! Et la vraie, monsieur le Contrôleur ! Voyez tous ces poinçons ! »

Début des années quatre-vingt-dix: le petit monde français du pesage est en émoi(3). Le marché unique va ouvrir les frontières !

Chargé d'obtenir l'approbation des méthodes et moyens (4) de ce fabricant, les nouvelles démarches « d'assurance de la qualité » le passionnent. Serait-il en train de perdre son esprit cartésien ? Il participe activement aux différents travaux de normalisation en cours. Il n'est pas étonné lorsqu'un arrêté (5) « privatise » le contrôle des instruments de pesage. Il en mesure l'intérêt dans le cadre de son engagement vers la « qualité totale » et réussissant à en faire partager ses convictions, des actionnaires créent une société dont le but est d'être « organisme agréé pour la vérification périodique des instruments de pesage à fonctionnement non automatique (6) ».

Naturellement, il en prend la direction. Le monde du pesage qui n'était pas fait pour lui venait de le nommer « contrôleur des Poids et Mesures ». Le spectre était encore en vie ?

Il se rend bientôt compte que la vérification périodique est ressentie aussi bien par les professionnels du pesage que par les utilisateurs des instruments de pesage comme une contrainte imposée par la réglementation. Elle n'est pas comprise comme un moyen d'assurer la « confirmation métrologique des instruments de pesage ». Pourquoi autant de papiers avant d'apposer une vignette verte dont la signification est ignorée de tous, alors que le balancier « sait que la balance est bonne »!

Petit à petit, les plus anciens des professionnels du pesage, déroutés par cette nouvelle mutation de leur métier cèdent la place à de plus jeunes.

L'appareil de pesage devient un instrument de mesure, on commence à parler de métrologie dans le pesage.

Pourtant, depuis l'ouverture du marché unique, seuls les instruments de pesage utilisés pour un usage réglementé (7) sont soumis à la vérification périodique. Cela représente seulement un instrument sur trois! Que peut-on faire pour ces autres instruments ?

Il participe à des travaux de normalisation qui débouchent sur la publication par l'Afnor de deux guides, le premier traitant de la vérification (8) et, deux ans plus tard, le second sur l'étalonnage (9) des instruments de pesage. Une question doctrinale agitait les spécialistes: peut-on étalonner un instrument de pesage ? Non, répondaient les experts issus de la culture du pesage traditionnel. Oui, pourquoi pas, leur rétorquaient sans le démontrer les « experts métrologues ».

Le monde du pesage ayant vécu pendant des décennies sous l'emprise de la réglementation, il ressentait de manière très douloureuse le vide créé autour des instruments de pesage utilisés pour des usages non réglementés et recherchait comme un naufragé un référentiel auquel il pourrait s'accrocher. Étalonnage ou vérification, peu leur importait, pourvu qu'une réponse claire puisse être donnée aux utilisateurs.

La reconnaissance de la compétence en matière d'étalonnage ou de vérification passe par une accréditation par le Cofrac (10). Il suffisait de demander une accréditation selon ces référentiels. Mais pour pouvoir fonctionner, le Cofrac doit préalablement élaborer un guide technique décrivant une « solution acceptable ».

Au début des années 2000, il participa à de nouveaux travaux (11) en vue de déterminer une méthode d'évaluation de l'incertitude de l'erreur d'exactitude des instruments de pesage...

L'accréditation d'organismes réalisant, hors du contexte réglementaire, des opérations d'étalonnage d'instruments de pesage devenait possible.

L'année 2003 verra-t-elle l'accréditation d'organismes chargés de l'étalonnage d'instruments de pesage ou est-ce demander « la lune »?

« Oh ! voici la lune ! Et la vraie, monsieur le Contrôleur ! Voyez tous ces poinçons ! »

Les poinçons de l'État ne sont plus insculpés depuis quelques années sur les instruments de pesage à fonctionnement non automatique. Pour un certain nombre d'instruments, ils ont été remplacés par le marquage CE et par la vignette de vérification périodique. En dehors du champ réglementaire, les instruments de pesage pourront prétendre à un certificat d'étalonnage !

« Nous savons tous, dans les Poids et Mesures, ce qu'est la mort, c'est un repos définitif. »


Notes :

  1. Intermezzo, comédie en trois actes où le magicien Jean Giraudoux a donné libre cours à sa fantaisie et à sa verve, étincelle d'esprit, (Le livre de poche) Éditions Bernard Grasset, 1933..
  2. La Route de l'initiation par M. Bouderlique, Directeur du dép. électronique de la société Trayvou.
  3. Directive 90/384/CEE modifiée transposée en Droit français par le décret 91-330 du 27 mars 1991, modifié.
  4. Décret 88-682 du 6 mai 1988 relatif au contrôle des instruments de mesure et circulaire du 25 mars 1991 dite « Assurance de la qualité ».
  5. Arrêté du 22 mars 1993 relatif au contrôle des instruments de pesage à fonctionnement non automatique, en service.
  6. Instrument de pesage nécessitant l'intervention d'un opérateur au cours de la pesée, par exemple pour le dépôt ou le retrait des charges à peser sur le dispositif récepteur de charge ainsi que pour l'obtention du résultat.
    • Les Instruments de pesage à fonctionnement non automatique peuvent être :
      • gradués ou non gradués,
      • à équilibre automatique, semi-automatique ou non automatique.
    • On entend par « intervention d'un opérateur au cours de la pesée », toute intervention nécessaire à l'obtention du résultat de la pesée, comme par exemple, la mise en marche du dispositif d'amenée du corps à peser.
  7. Les usages réglementés sont définis par le décret 91-330 du 27 mars 1991 :
    • Détermination de la masse pour les transactions commerciales ;
    • Détermination de la masse pour le calcul d'un péage, tarif, taxe, prime, amende, rémunération, indemnité ou redevance de type similaire ;
    • Détermination de la masse pour l'application d'une législation ou d'une réglementation ou pour des expertises judiciaires ;
    • Détermination de la masse dans la pratique médicale en ce qui concerne le pesage de patients pour des raisons de surveillance, de diagnostic et de traitements médicaux ;
    • Détermination de la masse pour la fabrication de médicaments sur ordonnance en pharmacie et détermination des masses lors des analyses effectuées dans les laboratoires médicaux et pharmaceutiques ;
    • Détermination du prix en fonction de la masse pour la Vente Directe au Public et la confection de préemballage.
  8. Publication en décembre 1995 du fascicule documentaire FDX 07 017-1 : Vérification des instruments de pesageà fonctionnement non automatique.
  9. Publication en décembre 1997 du fascicule documentaire FDX 07 017-2 : Étalonnage des instruments de pesage à fonctionnement non automatique.
  10. Cofrac : COmité FRançais d'ACcréditation
  11. Le « Programme technique d'accréditation relatif à l'étalonnage d'Instruments de Pesage à Fonctionnement Non Automatique », document Cofrac n° 2089 définit les exigences spécifiques en matière d'accréditation d'organismes réalisant, hors du contexte réglementaire, des opérations d'étalonnage d'instruments de pesage. Publié en mai 2001, il est disponible surle site du Cofrac : www.cofrac.fr