Association Les Amis de la Mesure
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Un peu d'humour

Guy LAVINAL
Ingénieur général des mines honoraire

Le vérificateur des Poids et Mesures est né en 1837. Pendant plus d'un siècle il fut un personnage singulier de la vie administrative locale.

Dans une circonscription qui ne dépassait guère les limites d'un arrondissement, il fut le missionnaire laïque du système métrique et le chevalier de la garantie publique. Ses fonctions administratives et techniques lui permettaient d'avoir des rapports avec les maires, le sous-préfet, le préfet, les agents du Trésor et des assujettis aussi divers que les agriculteurs, les industriels, les artisans et bien entendu les commerçants.

Le métier exigeait : « de bonnes jambes, pour parcourir la circonscription, de robustes épaules pour transporter le nécessaire et un solide poignet pour manier le marteau » (Guillemot, 1901).

Il fallait connaître, aussi, la rédaction administrative, les éléments du droit spécial, de notions solides d'arithmétique, d'algèbre, de géométrie et de mécanique.

Chaque année un concours était organisé au chef-lieu de chaque département. L'oral se passait à Paris. Les épreuves portaient sur la rédaction d'un rapport et la résolution d'un problème de géométrie ou de mécanique.

C'est ainsi qu'au milieu des années trente, le physicien Jules Lemoine proposa, au concours de vérificateur, un petit problème, qui n'était autre que la transposition d'une célèbre expérience du Père Mersenne. Cette épreuve attira l'attention de l'humoriste G. de la Fouchardière qui, à l'époque était considéré comme le successeur du célèbre rédacteur de la « Lanterne » Henri de Rochefort.

Voici ce que G. de la Fouchardière écrivit dans le journal l'« Oeuvre » de juillet 1937 à propos du concours d'avril 1937 :

De certaines vérifications urgentes(1)

On se fait, en vérité, une idée très fausse et trop peu glorieuse des vérificateurs des poids et mesures, que l'on voit absorbés par le système métrique dans ses rapports quotidiens avec le bureau des longitudes d'une part; de l'autre, avec les truquages du petit commerce.

Il faut déjà quelque discernement dans le domaine de l'érudition scientifique pour savoir que le mètre, dix-millionième partie du quart du méridien terrestre, est un ustensile en bois qui se replie pour prendre place dans la poche des camarades charpentiers, ou bien un ustensile en étoffe caoutchoutée, donc extensible, qui se roule pour prendre place dans la boite à ouvrage des couturières. Que le mètre comporte des multiples tels que le manomètre, qui mesure le force de la vapeur d'eau; le thermomètre qui, introduit dans votre intimité, indique à votre médecin la température que vous marquez tout à fait à l'ombre; le taximètre, qui chiffre d'une façon parfois fantaisiste et toujours coûteuse la distance parcourue sur roues; et l'hexamètre qui comporte douze pieds. Le pied est une mesure de longueur désormais archaïque et utilisée seulement par l'infanterie pour arpenter les kilomètres sans boire.

La quadrature du mètre nous amène à l'hectare. Or, un hectare, si j'ose dire, est une boisson; c'est même la boisson des dieux. La boisson se mesure au litre, qui peut être du rouge ou du blanc, suivant vos aptitudes politiques. Et un vérificateur des poids et mesure doit être idoine, les monnaies étant assujetties au système métrique, à vous expliquer les paroles du garçon de café qui sait réduire, les fractions en décimales : « Un quart et un demi, ça nous fait 3 francs 75. »

C'est très calé.

Mais voyez ce que maintenant, on exige d'un vérificateur des poids et mesures dans l'intérêt de la défense nationale, ce vérificateur étant en principe mobilisable.

Voici un des problèmes posés lors du plus récent concours pour l'emploi de vérificateur-adjoint des poids et mesures :

Un avion dont la vitesse est de 360 km à l'heure se meut en ligne droite à l'altitude de 2000 mètres. Quand il est au point 0, et à une époque que l'on prendra pour origine du temps, il laisse tomber une bombe.

  1. Calculer l'époque à laquelle la bombe touchera le sol.
  2. Calculer, à un mètre près, la vitesse V atteinte alors par la bombe.
  3. En touchant le sol, la bombe éclate. Calculer, à une seconde près, l'époque à laquelle le bruit de l'explosion atteindra l'avion.
  4. On exécutera à main levée, un croquis, très simple, avec cotes, représentant cette opération.
  5. Le même avion porte un canon vertical pouvant lancer la bombe vers le haut, à l'époque 0, avec la vitesse 100 m par seconde Calculer l'époque à laquelle la bombe touchera le sol.

Cette opération peut-elle se faire sans inconvénient ?

Ce problème étant résolu par les candidats, deux corollaires s'imposent :

  1. Tous les vérificateurs des poids et mesures doivent être versés dans l'aviation.
  2. Tous les aviateurs doivent être recrutés parmi les vérificateurs des poids et mesures.

Il serait criminel à l'époque actuelle, de gâcher à des contrôles épiciers et forains le talent supérieur du spécialiste qui, à l'heure H, à une seconde près, peut laisser tomber, d'une altitude de 2000 mètres, une bombe sur un point P, en déterminant la vitesse V à un mètre près.

Que nous importe d'être préservés de quelques francs dans l'achat d'une pièce de drap, d'un décalitre de haricots ou d'un plein d'essence pour notre automobile, si ces sordides vérifications immobilisent les plus précieux artisans de notre défense nationale; ceux qui avec une précision digne de tous les éloges peuvent anéantir les armées prêtes à envahir notre territoire ?
Un seul élément du problème peut nous laisser rêveurs.

Pourquoi pose-t-on aux candidats cette question saugrenue :

Cette opération peut-elle se faire sans inconvénient...?

La question est évidemment un piège, destiné à éprouver le moral des futurs vérificateurs.

Il ne peut y avoir aucun, inconvénient pour l'aviateur; car il est impossible que les trajectoires de l'avion qui avance et de la bombe qui retombe coïncident, dans l'espace et dans le temps ?
Et il faut être affligé d'une âme singulièrement pusillanime, pour penser un seul instant aux légers inconvénients auxquels sont exposés les personnes situées en bas, au point de chute de la bombe.

G. de la Fouchardière


Note :

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