Association Les Amis de la Mesure
A tous les temps, à tous les peuples
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Anecdotes corses

Dominique ARRIGHI
Ingénieur divisionnaire de l'industrie et des mines honoraire

Une brouette remplie de poids faux au fond de la mer

Il faut dire au préalable que, jeune inspecteur des « POIDS et MESURES », j'hérite d'une circonscription que mon prédécesseur a dirigé durant quarante ans, dont quelques années en congé de maladie. Les balances et les poids étaient en très mauvais état. Mais, chez les poissonnières, avec l'eau de mer, les poids étaient non seulement rouillés, mais très souvent dépourvus de leur plomb d'ajustage. Je ne pouvais verbaliser tout le monde.

Ayant constaté qu'un employé municipal entretenait le jardin situé face à la halle aux poissons, je le réquisitionne pour une mission spéciale avec sa brouette. La ronde des étals commence et la brouette se remplit.

Que faire de tous ces poids ?

La mer étant proche, le jardinier escorté du vérificateur des poids et mesures conduisent cette cargaison au bout de la jetée et déversent le « précieux » contenu au fond de la mer. Un avertissement solennel fut donné à toutes les poissonnières : dorénavant un procès-verbal serait dressé pour toute détention de poids faux.

Une visite approfondie quelques temps après a permis de constater qu'une poissonnière détenait un poids sans plomb sur le plateau de la balance. La vendeuse l'avait dissimulé lors de la fameuse rafle.

Elle protesta énergiquement en précisant que le poids lui servait uniquement comme marteau pour taper sur le couteau afin de couper les poissons en tranches.

Procès-verbal fut dressé; le procureur et le juge sanctionnèrent sévèrement.

Les pompes à essence étaient trafiquées, elles débitaient 18 l au lieu de 20 l

Jeune inspecteur du SIM, je suis affecté dans un département où les pompes à essence n'avaient jamais été contrôlées. Il faut dire, qu'à l'époque d'après guerre, il n'y avait que des bi-jaugeurs.

Je commence donc par recenser les appareils et effectuer quelques vérifications. Je constate que beaucoup d'appareils donnent, environ, 18 litres au lieu de 20.

Pas possible me direz vous, les globes sont étalonnés à 5 litres et 4x5 = 20 litres.

Oui, mais : la plupart des pompes étaient à l'époque installées chez des garagistes. Des bricoleurs nés, qui détectent instantanément une panne à votre voiture, mais, sont aussi capables de trafiquer un appareil, pour qu'il débite moins, (1/2 litre sur 5 litres, soit 2 litres sur 20 litres.).

Comment ?

À l'intérieur des bi-jaugeurs, il y a un tube, dit, tube de rajustement. Le constructeur a prévu de mettre les rondelles de 1 cl pour ajuster à 5 l. Le mécano utilisait toutes les rondelles dont il disposait et quand il n'en avait plus, il mettait de la ferraille, pour arriver à voler 1/4 de litre sur 5 l.

Le garagiste astucieux perçait un trou sur le tube d'aspiration et lorsqu'il pompait l'essence, il pompait aussi de l'air.

Il y avait alors dans le globe une grande émulsion de bulles d'air dans l'essence. Le niveau montait dans le globe et lorsqu'il était plein (d'essence et d'air) le flotteur se soulevait et libérait le clapet, qui permettait à l'essence d'aller dans le réservoir de l'automobiliste, qui était habitué à cette émulsion. Encore 1/4 de litre sur 5 l soit au total, 2 l sur 20 l.

Il faut dire qu'à l'époque, la plupart des bi-jaugeurs n'avaient pas de séparateur de gaz.

J'ai bien sûr informé le Procureur de la République de cette anomalie flagrante et de mon intention, à l'avenir, de mettre sous scellés et de verbaliser.

Le brave et sage Procureur me rétorqua, que la VOX POPULI et la presse auraient vite fait de dire que l'inspecteur des Poids et Mesures et la justice perdaient la tête, et ne voyaient que des voleurs parmi nos commerçants les plus respectables. Après plusieurs contacts et lettres, j'ai surtout mis les sociétés pétrolières en demeure de changer tous les bi-jaugeurs sans séparateurs d'air.

Les sociétés pétrolières me demandèrent deux ans, pour tout remettre en ordre à ce grand chambardement. Un planning fut établi nominativement.

Des tournées étaient régulièrement organisées, pour voir si les délais étaient respectés.

Et savez-vous ce que j'ai constaté ?

Dans beaucoup de cas, une pompe sur deux était toujours en place.

Les sociétés les avaient vendu à prix d'or à des particuliers, alors que ces pompes étaient mises à la ferraille à Paris.

Nouvelles discussions et nouveaux délais avec les particuliers qui avaient mille excuses pour demander un délai de grâce. « la femme en clinique »... Mais finalement tout rentra dans l'ordre avec un peu de retard sur les délais prévus.

Explications entre bandits d'honneur

Jeune inspecteur du SIM, lors d'une tournée de surveillance je me présente chez un épicier.

Je constate que le poids en fonte qui se trouve sur le plateau de la balance « Roberval » est dépourvu de son plomb d'ajustage et de ce fait ne pèse que 920 grammes au lieu de 1 kilogramme.

J'informe poliment le détenteur que je suis obligé de retirer ce poids de la circulation et de le signaler au Procureur de la République par procès verbal. Il me réplique vertement que le poids lui appartient, qu'il vient de son père et qu'en aucun cas le poids ne sortira de la boutique.

Comme j'avais mis le poids dans ma serviette et que je commençais à rédiger l'avis de procès-verbal, l'épicier avait décroché le fusil qui se trouvait à sa portée et me mettait en joue.

  • J'ai alors répondu qu'on ne tuait pas un homme pour un poids.
  • Il me rétorqua : « Vous ne savez pas qui je suis, je suis le neveu du bandit X ».
  • J'ai répondu : « Heureux de faire votre connaissance, je suis moi-même le fils du bandit Y ».
  • « Excusez-moi, je ne le connaissais pas ».

Les présentations étant faites en patois bien sûr, je retire le poids de ma serviette et lui demande de le mettre lui-même dans le coffre de ma voiture. Ce qu'il fait spontanément en me disant : « Avec vous je vois que l'on peut discuter ! ». Je prends alors le poids et me trouvant au bord d'un précipice, je le jette aussi loin que possible dans les ronces et le maquis environnant.

L'affaire venait de se régler entre hommes ou plutôt entre « BANDITS D'HONNEUR ».

Il n'y avait plus lieu de verbaliser.