Association Les Amis de la Mesure
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Introduction Partie I Partie II Partie III Partie IV Bonus Annexes

Le contexte du contrôle métrologique en Algérie

Jacques DENIS
Ingénieur divisionnaire de l'industrie et des mines honoraire

Une tournée dans le Sud Constantinois en 1948

Dès mon affectation au bureau de Constantine comme jeune Inspecteur des Instruments de Mesure, j'héritai de la 2e circonscription. Elle comprenait une partie Nord allant jusqu'à la mer et une partie Sud couvrant l'ensemble de la partie du Sahara faisant partie du département de Constantine, c'est-à-dire du pied de la chaîne des Aurès jusqu'au-delà de Ouargla. Je devais exercer le Nord en début d'année et le Sud au cours du dernier trimestre qui correspondait avec la saison des dattes.

Je disposais pour cela de 90 jours de frais de tournée, soit 45 jours de déplacement pour le Nord et 45 jours pour le Sud. C'était juste suffisant pour exercer environ 9000 assujettis sur un territoire qui s'étendait de Didjelli jusqu'à Ouargla, soit sur 800 km.

Au mois d'octobre, j'abordais donc ma tournée du Sud par la région d'El-Oued située dans un immense désert de dunes : le Souf.

Ce coin de Sahara est très caractéristique en ce sens que les nombreuses palmeraies ne sont pas visibles au premier abord. Il faut monter au sommet de la dune pour découvrir les palmiers au fond de véritables cratères creusés par la main de l'homme au fil des générations et sans cesse entretenus par du personnel qui remonte à dos d'âne le sable que le vent s'entête éternellement à faire redescendre. Un véritable travail de Sisyphe.

Certains cratères peuvent atteindre 200 m de diamètre. Ce travail a pour but de retrouver la terre sous la dune et d'y planter les arbres dont les racines arrivent à se nourrir en puisant l'eau dans la nappe aquifère qui court à peu de profondeur dans toute la région. Ces cratères font souvent plus de 10 m de profondeur ce qui représente un travail colossal.

La seconde curiosité concerne l'architecture. En effet les maisons sont construites avec la pierre du pays qui n'est autre que la rose des sables et leurs toits ne sont pas des terrasses comme partout ailleurs, mais des dômes ce qui fait surnommer la capitale El-Oued : la ville aux milles coupoles. On m'avait signalé ces particularités et je me réjouissais de les découvrir.

Je partis donc un matin à l'aube, par le train, en compagnie de l'agent de vérification M. Saïb également affecté à la 2e circonscription pour rejoindre Biskra à 250 km. Suivant scrupuleusement les consignes établies par mes prédécesseurs, nous prîmes en début d'après-midi le car assurant la liaison Biskra-El Oued par la piste.

À partir de ce moment je me rendis compte que l'aventure commençait et que s'éloignait le confort de la civilisation.

Au bout de 2 heures, enfermé dans ce véhicule surchargé bourré de passagers, envahi par la poussière de la piste, qui pénétrait même fenêtres fermées, je commençais à être sérieusement incommodé par la chaleur, lorsque enfin, le car fit une halte devant les bâtiments d'un ancien bordj. Tous les passagers en profitèrent pour se dégourdir les jambes, boire un peu d'eau et peu après chacun regagna sa place dans l'étouffoir qui reprit son ronron sur la piste.

Après la tôle ondulée nous arrivions dans le sable avec ses pièges.

Le véhicule était muni de 2 ponts moteurs avec démultiplicateur et crabotage. Pourtant il ne fallut pas attendre longtemps pour être confronté aux premières difficultés.

Nous vîmes de loin arriver l'obstacle constitué par une zone de sable labouré avec de profondes ornières; le car s'élança de toute sa vitesse dans l'obstacle, mais la décélération fut surprenante et nous ne dûmes qu'à la dextérité du chauffeur de nous arracher à cette pieuvre et à nous retrouver trente mètres plus loin de l'autre côté du piège.

Tout s'était passé en dix secondes et je réalisai que dans ce court instant le conducteur avait enclenché le 2e pont moteur, le crabotage, et rétrogradé avec double débrayage successivement ses 5 vitesses.

J'étais à côté de lui, et, lorsque le danger fut passé, je lui demandai pourquoi il conduisait en se servant du pied gauche pour actionner la pédale de débrayage et celle du frein. Il me répondit qu'en toutes circonstances, dans le Sud, il fallait toujours garder le même régime moteur donc toujours conserver le pied droit sur l'accélérateur.

J'étais obligé d'admettre cette façon de voir puisque je venais d'assister au concert du virtuose.

Le maître eut encore 2 ou 3 fois l'occasion de nous éblouir, mais lorsqu'on arriva dans les ornières du piège suivant, le véhicule refusa l'obstacle et resta planté en plein milieu. Le chauffeur lança 2 ordres « les tôles » et « tout le monde descend ».

Le convoyeur qui voyageait sur le toit avec les bagages, descendit une paire de précieuses tôles américaines de récupération et se mit avec le conducteur à dégager le sable en avant des roues, et lorsque les tôles furent mises en place, tous les voyageurs aidèrent en poussant le véhicule qui bien allégé ne tarda pas, mètre par mètre, à sortir de l'impasse. Nous arrivâmes dans la soirée à Guémar où nous devions trouver logement, nourriture, local affecté à la vérification des instruments de ce centre, et également la série de poids étalons notamment 5 poids de 20 kg pour le contrôle des bascules.

Je passe sur les difficultés éprouvées pour obtenir ce strict nécessaire auprès des autorités locales, mais je dois dire qu'au cours de toutes les années suivantes je les ai rencontrées identiques à elles-mêmes. Malgré tout, le contrôle s'effectua dès le lendemain comme prévu.

Suivant toujours à la lettre les consignes des anciens, j'avais prévu d'exercer le surlendemain le centre de Béhima distant de 25 km environ de Guémar; mais comme il n'existait aucune route entre les deux bourgades, j'avais demandé au Caïd de me fournir (avec rémunération) 2 chameaux et un guide.

Le matin venu, les chameaux nous attendaient. Après que le guide les eût fait baraquer, il fallut arrimer les bagages. En dehors des deux valises contenant nos affaires personnelles nous avions une sacoche, contenant pour le principal : portatifs, répertoires et divers ustensiles, un précieux nécessaire Trayvou pour le contrôle des poids, et une jauge de 5 litres étalon pour celui des distributeurs de carburant.

Et enfin il fallut monter sur ces bêtes dépourvues de selle et d'étrier. Nous avons découvert rapidement que cette position à cheval jambes pendantes était très inconfortable pour les non initiés.

Pour ne pas compliquer les choses, je choisis de ne pas me plaindre car le but fixé était d'arriver à destination à l'heure, de manière à effectuer la vérification dans l'après-midi afin d'arriver à prendre le car venant de Tozeur (en Tunisie) pour rejoindre El-Oued le soir.

Nous commençâmes le voyage dodelinant en haut de nos navires montant sur la crête des dunes, admirant ce paysage qui apparaissait sous les premiers rayons solaires d'une somptueuse beauté. Cependant au fur et à mesure que nous avancions, je trouvais bizarre que notre guide ne cesse de fouetter, bousculer et d'injurier le chameau de tête, qui en retour n'arrêtait pas de renâcler en blatérant.

Je demandai à M. Saïb de le questionner et j'appris qu'en fait le guide essayait en vain de lui faire prendre la bonne direction. Cette situation me stupéfia car j'accordais tout naturellement confiance au guide et je ne voyais aucune solution qui puisse avoir plus d'efficacité que les mauvais traitements déjà employés.

J'envisageais déjà le pire. Où allions nous aboutir ? Dans quels délais rejoindrions-nous Béhima et la multitude d'assujettis des douars environnants convoqués ce jour là et qui attendaient ? La vérification d'El-Oued peut être compromise ? Perdus dans le désert sans une goutte d'eau ! Faire demi-tour en suivant nos traces dans le sable ? Non, c'était abandonner tout espoir et nous n'en étions pas encore là.

Pendant que je songeais à toutes ces possibilités, le guide s'était calmé et suivait ses chameaux sans un mot. Interrogé de nouveau, il nous fit comprendre que Dieu était grand et qu'il fallait s'en remettre à lui. C'est ce que je fis.

Le temps passait et notre position devenait de plus en plus fatigante. Les dunes succédaient aux dunes et sur chaque sommet nous scrutions l'horizon sans résultat. Pourtant, aux environs de midi nous avons enfin aperçu au loin des maisons et plus nous avancions plus on découvrait le village, mais il restait à savoir si nous avions abouti à Magrane, à Hassi Khelifa ou à Z'Goum ? Et bien non, contre toute attente les chameaux nous avaient conduits à Béhima où une foule de commerçants et d'instruments nous attendaient.

Lorsque je mis pied à terre, mes jambes ankylosées refusèrent d'avancer. Je patientai un moment et après quelques mouvements d'assouplissement je fus opérationnel. Alors après les salamecs d'usage, la séance de vérification débuta, nous étions dans les temps.

Le lendemain je rendis visite à l'Administrateur et obtint que pour les années suivantes il mette à ma disposition un chauffeur et une jeep pour m'accompagner dans les différents centres.

Ma mission, comme celle de mes prédécesseurs consistait non seulement à contrôler l'exactitude des instruments de mesure garantissant ainsi la loyauté des transactions commerciales, mais aussi que le système métrique décimal s'était bien substitué aux mesures ancestrales, ce qui parfois n'était pas encore le cas.

C'était une noble mission que, malgré la rudesse du pays, j'avais tout de même accomplie.

La barrière des Oueds

C'est une aventure qui m'est arrivée lors d'une de mes tournées de vérification dans le Sud Constantinois. Je devais exercer le centre de Zeribet El-Oued, localité située à 80 km à l'est de Biskra au pied du massif montagneux des Aurès. Le car qui me transportait empruntait la seule piste existante dans cette région isolée et qui, à de nombreuses reprises, était contrainte de franchir les oueds qui descendaient de la montagne. Les ponts étant inexistants, il fallait descendre dans le lit heureusement à sec de l'oued et remonter de l'autre côté pour retrouver la piste.

Je trouvais alors que Zeribet El-Oued méritait bien son nom qui signifiait « la barrière des oueds ». La vérification tirait à sa fin lorsqu'on vint m'avertir qu'un gros orage se préparait en montagne et qu'il fallait retourner à Biskra au plus tôt, de manière à franchir les oueds avant qu'ils ne grossissent. Dans le cas contraire, je risquais d'être bloqué une ou deux semaines en attendant que les services des Ponts et Chaussées remettent la piste en état, c'est-à-dire réaménagent les berges de tous les oueds après la décrue. Je bondis à l'extérieur pour constater la véracité des dires; effectivement au nord-ouest, loin vers les montagnes, le ciel était noir comme de l'encre. J'estimai que l'orage était à environ 30 km, mais que mes maigres connaissances météorologiques et hydrographiques ne me permettaient pas de déterminer dans combien de temps les oueds deviendraient infranchissables.

De toute manière, ne rien faire c'était accepter de voir condamner les deux semaines de tournée restant à effectuer. Il fallait faire quelque chose. Je pris ma décision et envoyai quérir le taxi, seul exemplaire existant dans la localité.

Après avoir rapidement terminé le contrôle et rassemblé notre matériel, nous embarquions, l'agent des contributions détaché pour la perception des taxes, l'agent de vérification et moi-même, dans une voiture qui visiblement n'était pas de première jeunesse, conduite par son propriétaire dont les paroles et la jovialité nous rassurèrent quelque peu. Et nous fonçâmes en direction de la « barrière ». Les oueds étaient sensiblement distants les uns des autres d'une dizaine de kilomètres.

Les deux premiers ne posèrent aucun problème. Nous franchîmes facilement le troisième qui commençait à couler. Mais nous nous arrêtâmes devant le quatrième qui était plus gros, nous demandant si nous pouvions passer. Le chauffeur, confiant, lança le véhicule qui souleva une énorme gerbe d'eau et se retrouva de l'autre côté de l'oued moteur noyé.

Après l'assèchement de tous les circuits électriques, le moteur consentit à repartir et nous reprîmes la piste, mais en arrivant au cinquième : c'était le Rhône qui coulait. Il fallut que j'interdise au chauffeur insensé, qui se faisait fort de passer, de ne rien tenter et de rebrousser chemin pour essayer de retraverser les oueds que nous venions de passer en espérant qu'ils n'aient pas trop grossi entre temps.

C'était notre dernière chance. En cas d'échec nous étions pris au piège entre deux oueds et pour combien de temps ? Alors que paradoxalement il n'était pas tombé une seule goutte d'eau dans la région où nous étions. L'atmosphère dans le taxi s'était tendue, surtout lorsqu'à trois reprises, il fallut foncer dans l'eau. Trois fois notre moteur se noya et en consentant à repartir il nous sauva du désastre.

De retour à Zeribet, le Caïd inquiet, nous accueillit avec joie et nous offrit l'hospitalité.

Le lendemain en fin de matinée, alors que tout espoir semblait perdu, nous avons vu arriver, venant de « la barrière », un GMC. Avait-il pu se sortir du piège ? Pour en savoir plus nous allâmes à sa rencontre.

Les deux occupants étaient des postiers. Ils avaient été pris au piège et obligé de passer la nuit entre deux oueds. Ce matin ils avaient réussi, malgré la boue et grâce à l'équipement de leur véhicule tout terrain, à franchir les oueds moins importants de ce côté ci et maintenant ils essayaient de retourner sur Biskra leur port d'attache, en remontant par la piste qui escalade les Aurès en direction de Kenchela; soit un détour de près de 500 km !

Nous les mîmes au courant de nos propres déboires en sollicitant leur aide et l'autorisation de profiter de leur véhicule pour rejoindre Kenchela d'où il nous serait possible de prendre un train.

Bien qu'en marge du règlement ils acceptèrent de nous prendre en nous prévenant toutefois qu'il nous faudrait voyager derrière sur le plateau non bâché vu le manque de place dans la cabine. Étant donné notre situation, nous acceptâmes sans hésitation et entamâmes notre nouveau périple. Passablement ballottés dans les mauvais passages, nous nous cramponnions tout en admirant la puissance et les performances du véhicule qui se jouait de tous les obstacles. Après avoir franchi le plus difficile, nous arrivâmes à Khanga Sidi Madji, où l'équipe trouva à faire le plein de carburant, puis nous entamâmes le franchissement des Aurès.

La piste montait en serpentant sur 30 km et plus nous montions plus nous avions froid car au mois de novembre à 1000 m d'altitude, la température est très différente de celle qui règne au Sahara.

Notre percepteur qui nous accompagnait n'avait pas prévu cette éventualité et se trouvait en chemisette. Lorsque, fouillant dans mes affaires, je lui offris un pull-over il me souffla : « vous me sauvez la vie »! Nous arrivâmes vers 20 heures à Kenchela, sous une pluie battante, trempés, transis et courbatus, mais tellement heureux d'avoir pu nous évader du piège de « la barrière des oueds » !

Le vent de sable

Lorsque je partais de Constantine pour effectuer la tournée de vérification périodique annuelle des instruments de mesure d'Ouargla, je savais qu'il me fallait me lever très tôt et que la journée serait longue.

En effet cette localité éloignée de plus de 600 km était située aux confins de ma circonscription en plein Sahara.

Je prenais donc à l'aube, le train de Biskra où je débarquais en fin de matinée pour monter dans l'autorail qui assurait la correspondance sur Touggourt. Ce véhicule roulant sur voie étroite arrivait à destination en fin d'après-midi en principe, sauf retard occasionné par de multiples raisons.

La plus spectaculaire qu'il m'ait été donné de subir, c'est le passage à travers un nuage de sauterelles. Le bruit que fait l'entrée du train dans cette nuée est comparable au déclenchement subit d'un violent orage de grêle. Le fait en lui-même n'était pas trop grave, mais ce qui l'était davantage, c'était les insectes qui en s'écrasant sur le pare-brise arrivaient à former une compote que les essuie-glaces n'arrivaient plus à éliminer, si bien que le conducteur aveuglé était contraint de stopper son véhicule, de nettoyer partiellement sa vitre et de reprendre sa route à vitesse réduite. Lorsque l'autorail rentra en gare, on aurait dit qu'il venait d'être fraîchement repeint en jaune.

Ce jour là, le car qui assurait la correspondance sur Ouargla partait avec une heure de retard. Je prenais donc ce car pour arriver à ma destination finale, la nuit tombée.

Après avoir goûté plusieurs années de suite à ce mode de transport qui transformait ce voyage en pénible corvée, je décidai d'utiliser ma voiture, d'autant qu'à cette époque les routes dans le Sud étaient bien entretenues pour faciliter le trafic rendu plus intense par l'activité pétrolière de Hassi Messaoud.

Le voyage aller se déroula sans histoire, ainsi que les 4 jours de vérification. J'avais même eu le temps de me rendre aux puits de pétrole d'Hassi Messaoud pour résoudre un problème de jaugeage, et l'ingénieur qui m'avait reçu en avait profité pour me faire visiter le site. Avant de partir il avait tenu à m'offrir une bouteille de pétrole brut comme souvenir.

Je pris la route du retour à midi. 170 km de désert jusqu'à Touggourt. Au bout de 50 km j'aperçus une espèce de brume qui envahissait l'espace et dessinait des volutes blanches qui serpentaient sur le goudron. J'espérais bien que la présence de cette poussière ne serait que momentanée. Cependant plus j'avançais, plus les tourbillons prenaient de l'importance et ce que je redoutais le plus se matérialisa : j'étais pris dans un vent de sable.

Mon principal souci était pour la voiture et surtout pour le moteur. Comme je l'avais souvent entendu dire par les routiers, un moteur non protégé par vent de sable, est un moteur mort en 100 km.

C'est la raison pour laquelle tous les véhicules dans ces régions sont équipés de filtres à air à bain d'huile. Ce qui n'était évidemment pas mon cas.

Je m'arrêtais donc en espérant que le vent se calme mais au bout d'un long moment je me rendis compte qu'il tendait plutôt à forcer. Tout en réfléchissant à la précarité de ma situation et au filtre à huile qui me manquait, je songeais à mon passage à Hassi Messaoud et à la bouteille qu'on m'avait offerte et qui n'était autre que de l'huile de pétrole.

Je perçus immédiatement le profit que je pouvais en tirer. En un instant j'entourai le filtre à air d'un grand chiffon en double épaisseur en le ficelant à la base et sur le champignon constitué, je vidai la quasi totalité de la bouteille de pétrole brut. Je repris la route espérant que cet artifice suffirait à sauver mon moteur. À l'entrée de Touggourt le vent avait cessé. Je m'arrêtai et soulevai le capot. Le champignon huileux s'était transformé en champignon de sable. Par contre, l'avant de la voiture avait été sablé et le métal mis à nu.

Je rentrai à Constantine sans encombre, mais contraint de conduire la voiture chez le carrossier pour la peinture des ailes et le renickelage du pare choc, des phares et de la calandre. Quant au moteur, deux ans après, il se portait toujours comme un charme.

La gazelle

Je venais de terminer la vérification du centre de Sidi Okba, mais les opérations ayant pris du retard, je m'étais laissé gagner par la nuit qui tombe rapidement dans le Sud en décembre. Le car qui devait me ramener à Biskra était passé depuis longtemps.

Le Caïd mis au courant de nos soucis revint un moment plus tard en nous avertissant qu'un camion était sur le point de partir dans cette direction et acceptait de nous prendre avec l'agent de vérification qui m'accompagnait. Nous sautâmes sur l'occasion et, l'instant d'après, nous trouvions place dans la cabine d'un P 45 Citroën qui revenait à vide sur Biskra. Il faisait nuit lorsque nous prîmes la piste éclairée par les phares.

Les kilomètres passaient et nous commencions à nous laisser bercer par le ronronnement du moteur, quand tout à-coup apparut dans les phares une magnifique gazelle. Le chauffeur fonça droit sur elle dans le but de la toucher comme on chasse un lièvre pris dans le faisceau des phares.

L'animal effectivement se sauvait en filant droit devant le camion qui augmentait sa vitesse car le chauffeur voyant sa proie se rapprocher accélérait de plus belle. Je voyais cette bête superbe et vulnérable face au mastodonte et dans mon for intérieur je souhaitais qu'elle gagne ce combat. Au moment où le camion allait l'atteindre, l'animal, mu sans doute par un dernier instinct de survie, obliqua d'un coup sur le côté, se lançant délibérément hors du faisceau des phares. Le conducteur ne s'avouant pas vaincu voulut suivre l'animal. Alors commença une véritable course poursuite en pleine nature.

Le terrain était relativement plat mais parsemé de grosses mottes de terre sur lesquelles poussaient de grandes touffes d'herbe. La gazelle fuyait en zigzaguant sans cesse et pour la suivre le chauffeur comme fasciné par sa proie, semblait ignorer les dénivelés du terrain. À l'intérieur de la cabine, emportés dans cette course folle, nous faisions des bonds inouïs, cherchant en vain quelque endroit pour nous cramponner, et je songeais que le véhicule ne tiendrait pas très longtemps à un traitement aussi brutal. Qui allait avoir le dernier mot ? La gazelle, le chasseur ou le camion ?

La réponse arriva un instant après, quand subitement la gazelle disparut comme happée par la nuit. Le conducteur décontenancé laissa le véhicule poursuivre sa route un instant puis donna un coup de frein violent qui nous projeta vers le pare brise. Le camion s'était arrêté au bord du ravin dans lequel la gazelle avait disparu.

Nous descendîmes du véhicule pour essayer d'apercevoir l'animal qui certainement devait être déjà loin. Sans le réflexe du chauffeur nous n'aurions pu éviter l'accident. Une fois ce moment de frayeur passé, nous nous mîmes en devoir de rejoindre la piste. Cependant nous avions tellement décrit de circonvolutions et d'arabesques en tous sens que personne dans l'instant ne pouvait donner avec certitude la direction à prendre pour retrouver notre chemin.

Nous avions éteint les phares, mais dans cette nuit sans lune, la seule clarté venait du superbe ciel étoilé. La décision était difficile à prendre car nous risquions de tourner en rond bien longtemps.

Après réflexion, je me souvenais que la première tentative de la gazelle pour sortir du faisceau des phares s'était effectuée sur la gauche donc vers le Sud puisque nous roulions vers l'Ouest. Je supposais que, dans sa fuite, l'animal ne nous avait pas fait recouper la piste et donc que nous nous trouvions toujours au Sud de celle-ci. Il fallait donc rouler vers le nord. Je ne mis que quelques instants pour repérer l'étoile polaire et avec conviction, j'indiquais au conducteur la direction à suivre.

Au bout d'un quart d'heure de cheminement à travers les touffes que cette fois ci le camion évita, nous retrouvions la piste qui nous mena enfin à destination.