Association Les Amis de la Mesure
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Les jaugeages de 1970 à 2002 : une autre exception française

Pierre CANAVAGGIO
Jean-Pierre HOLUIGUE
Claude PIRAULT
Didier DEMANY

Jaugeage ? Mais de quoi s'agit il ?

Le jaugeage d'un réservoir consiste à établir, avec une incertitude maîtrisée, la fonction de répartition V(m3) = f(h) qui lie le volume (V) du liquide effectivement contenu dans le réservoir et la position (h) du niveau de ce liquide, repérée sur un axe vertical défini pour cela à partir d'un point de référence, origine des hauteurs: 0(h).

La sanction finale des opérations de jaugeage consiste en l'émission d'un document officiel (certificat de jaugeage) auquel sont annexées une ou plusieurs tables numériques (barème de jaugeage qui donne les valeurs numériques de la fonction f définie plus haut avec un pas déterminé, en général centimétrique, tables des corrections en fonction de la température, de la masse volumique, etc.). L'erreur de justesse de ces tables ne doit pas dépasser quelques millièmes du volume, en valeur relative. Cette erreur maximale tolérée est fixée par les normes et/ou la réglementation.

Pour obtenir ce résultat, il faut notamment :

  • effectuer sur le réservoir concerné des opérations de prises de cotes géométriques ou de transfert de quantités connues de liquides: il s'agit du jaugeage sur site proprement dit;
  • exploiter les résultats des prises de cotes pour calculer, à l'aide de moyens informatiques, les barèmes et tables numériques: on parle alors du barèmage.

Pour quelle utilité pratique ?

Les volumes de liquide mis en jeux lors des transactions commerciales sont soumis en France à une obligation légale de mesurage (ordonnance n° 45-2405 du 18 octobre 1945) car la facturation de ces quantités liquides, de leur transport, ou des taxes assises lors de leur mise à la consommation, est toujours proportionnelle au volume. Il faut donc connaître ce dernier avec exactitude pour garantir aux parties en présence le plus juste prix possible.

Pourquoi, dans ces conditions, ne pas faire transiter, à chaque fois que le mesurage s'avère nécessaire, les liquides mis en jeu par des ensembles de mesurage sur canalisations (des « compteurs »). Tout simplement parce que les quantités concernées (comprises entre 100 m3 et 100000 m3) sont souvent relativement importantes en regard des débits disponibles sur ces canalisations et que cette opération nécessiterait souvent plusieurs heures. Ces « comptages » ne sont effectués que lorsque le transfert du liquide est matériellement indispensable, lors de son transport ou de sa vente par exemple. Les mesurages à effectuer étant souvent plus fréquents que les occasions de transfert, l'utilisation comme « instruments de mesure » des réservoirs s'impose donc comme une nécessité pratique (de fait, cette nécessité fait loi hors de France et d'Europe, même dans les pays qui ne se sont pas dotés d'une obligation légale de mesurage ou qui n'ont pas prévu l'emploi des « récipients-mesures »).


Les jaugeages d'antan !

Quels sont les réservoirs concernés et les méthodes employées ?

Les principaux réservoirs concernés par ces mesurages « statiques » sont les suivants:

  • navires citernes, wagons, camions et conteneurs citernes;
  • réservoirs fixes pour vins et alcools (cuves de chais);
  • réservoirs fixes pour produits pétroliers et gaz liquéfiés.

Les volumes de ces réservoirs vont de 100 m3 à 100000 m3

  • Les méthodes de jaugeage « géométriques » s'appliquent plutôt aux grands réservoirs de formes régulières (ce qui ne signifie pas formes « simples », voir par exemple la surface gauche de la coque des navires).
  • Les méthodes de jaugeage « volumétriques » s'appliquent plutôt aux petits réservoirs de formes irrégulières.

Il y a bien sûr de nombreuses exceptions à la « règle » précédente.

Les traitements informatiques de barèmage sont également spécifiques aux méthodes de jaugeages employées:

  • algorithmes ∫∫∫(x,y,z) dxdydz pour les méthodes géométriques, la fonction f (x,y,z) dépend alors de la forme du réservoir;
  • algorithme de lissage des nuages de points pour les méthodes volumétriques, le nombre et la répartition des points dépendent alors de la forme du réservoir. L'incertitude induite par l'inexactitude numérique de ces algorithmes ne doit pas excéder le cinquième de l'incertitude tolérée sur les volumes portés dans les barèmes de jaugeage.

L'évolution des méthodes de jaugeage et de barèmage

Le barèmage avant 1975

Pour les cuves non formées, c'était simple puisque nous avions un volume centimétrique constant, sauf dans les parties avec corps intérieurs. Le relevé des dimensions des cuves était rapide et l'établissement du barème élémentaire.

Pour les cuves formées on reportait les mesures sur des grandes feuilles de papier millimétré, on traçait les sections (3 ou 5) avec lissage à l'aide de lattes souples et on calculait les volumes centimétriques. Ensuite on utilisait des machines à barèmer: on entrait le volume centimétrique et il fallait taper sur une touche pour incrémenter et monter le barème, cela durait de nombreuses heures. Ce travail répétitif était particulièrement fastidieux.

Le spécialiste de la planche à dessin et de la latte était Louis Boey, la spécialiste de la machine à barèmer était Simone Ambard. Les progrès réalisés à partir de 1977 grâce aux travaux de quelques ingénieurs et techniciens du SIM (Service des Instruments de Mesure)concernent surtout les méthodes de jaugeage géométriques et les algorithmes de barèmage.


Pierre Canavaggio et J.-P. Holuigue au cours du jaugeage d'une sphère.

Le barèmage après 1975 :

Début de l'automatisation

Les premiers programmes ont été écrits par Charles Lagaronne et Claude Pirault, le langage utilisé était le Fortran et ils traitaient les données de jaugeage relevées par empotement. Le ministère n'ayant pas d'ordinateur, l'IBM de la DHYCA (rue Barbet de Jouy), puis la machine BULL de la société Thomson située rue de Vouillé, furent utilisés, puis, ensuite, l'IRIS 80 du SESSI, rue Boulite. À l'époque les programmes utilisaient comme support des cartes perforées et il fallait se déplacer avec le programme sous le bras pour chaque compilation.

La mise au point des programmes était longue. Dans les années quatre-vingt, la mise au point de nouvelles méthodes de jaugeage basées sur l'optique et le développement de nouveaux logiciels de calcul ont complètement modifié les opérations de barèmage qui sont passées du stade artisanal de la machine à écrire à l'informatique. Avec les anciennes pratiques il fallait plusieurs semaines pour établir le barème des cuves d'un navire, avec les solutions informatiques, il faut quelques heures, y compris pour établir les tables de corrections de gîtes et d'assiettes.

Bien évidemment la modernisation a aussi modifié le déroulement des opérations de jaugeage. Avant, il fallait une équipe nombreuse, du gros matériel (jauge étalon), et un déplacement de plusieurs semaines, avec les nouvelles méthodes une personne suffit pour quelques jours.

En ce temps là, la tour Europe était pratiquement la seule à la Défense et l'on détruisait la caserne en briques rouges des CRS pour y construire un pôle d'affaires déshumanisé. Les premiers Jaugeurs habitaient cette tour dans la mouvance d'Afnor et ils s'apprêtaient à écrire une histoire d'une grande richesse sur le jaugeage des grands réservoirs, toute émaillée de faits pittoresques liés à l'esprit aventureux de ces fonctionnaires qui ne se reconnaissaient pas dans les descriptions de Courteline.

La jeunesse de ces ingénieurs n'est certainement pas étrangère à l'ambiance étonnante qui régnait dans cette section jaugeage du SIM à la Défense, puis rue Jules César et enfin rue Guersant. Les anecdotes sur l'activité jaugeage sont innombrables, à la fois gaies mais aussi tragiques. L'ambiance était celle que l'on trouve lorsqu'une équipe s'enthousiasme pour un projet qu'elle met en oeuvre concrètement et qui marche au-delà de toute espérance.

C'est vers les années 75 que commença l'aventure des Jaugeurs à l'étranger et on garde encore en mémoire l'envoi d'une équipe de 7 personnes aux chantiers navals de Niarcos, en Grèce, pour y jauger un pétrolier le « Port Joinville ». Vieux, très vieux bateau, qui avait encore le château au milieu. C'était effectivement pour les Jaugeurs la vie de château !

Léquipe était restée deux mois là-bas à côté d'Athènes dont un mois dans la cuve arrière tribord qui était formée. Il faut dire qu'à cette époque le jaugeage des pétroliers se faisait par prise de cotes géométriques, avec d'un côté, la « mitraillette » et de l'autre la pièce de touche surnommée le « poisson ». Merveille d'ingéniosité que cette mitraillette: par la simplicité de son fonctionnement elle permettait à la fois de tendre le ruban et de prendre une mesure très précise entre deux parois. Elle avait été surnommée ainsi parce qu'elle ressemblait vraiment à une mitraillette.

Mais si les prises de cotes étaient aisées lorsqu'il s'agissait de citernes aux formes simples, il en était tout autrement lorsque les cuves étaient formées, en général à l'avant et à l'arrière du navire. Dans ces derniers cas, il fallait construire des sections soit par la méthode polaire soit par la méthode cartésienne. Ces sections, reportées sur du papier millimétrique, permettaient, à coup de lattes, d'établir le barème centimétrique du navire avec la méthode dite des « cinq niveaux ». Un certain informaticien, M. Millet, fort pittoresque, mort tragiquement dans un accident d'avion, avait bien essayé la méthode dite « de Monte Carlo », mais sans succès.

Bien entendu dans ces pétroliers dont la coque servait de récipient, les volumes des structures ou corps intérieurs devaient être déduits du volume total. Ce n'était pas une sinécure car ces structures étaient parfois très complexes. Souvent du naphta était transporté dans ce type de navire, ce qui nécessitait le chauffage du produit avec des tuyaux réchauffeurs innombrables et compliqués. Pour régler le problème on utilisait parfois la méthode par empotement des fonds qui évitait les calculs fastidieux mais dont la mise en 'uvre sur un navire à flot était particulièrement délicate. Imaginez que ces empotements se faisaient avec la jauge du bord de 5000 litres et une pompe immergée dans l'eau du port avec un débit ridicule: le temps passé à faire les empotements était alors infini ! Sans compter qu'il fallait à chaque mesure tenir compte de l'assiette et de la gîte du navire car, bien entendu, pour corser le tout, la verticale de pige ne passait pas par le centre de gravité de la cuve, mais était située en général à l'arrière de la citerne (ce qui somme toute peut se comprendre puisqu'un bateau s'enfonce là où se situe la salle des machines c'est-à-dire sur l'arrière!), afin de permettre de mesurer la quantité de liquide jusqu'au fond, lorsque le navire avait une assiette sur l'arrière.

Or donc, sur le Port Joinville, l'ambiance était au beau fixe comme le temps. Le Capitaine et son Second contribuaient beaucoup à entretenir le moral des Métrologues. Les repas étaient excellents (le respect de l'horaire était un impératif), et les coupures très nombreuses car, en ces temps bénis, le Ricard et le Whisky en duty free étaient généreusement distribués sur les navires. Les officiers du bateau organisaient, le week-end, des visites de sites de la Grèce antique avec les Jaugeurs. Des concerts a capella étaient organisés dans les citernes à l'acoustique étonnante et les officiers du bateau se mettaient au « trou d'homme » (dénomination technique désignant l'entrée de la citerne), pour écouter.

Malgré ce côté agréable des choses, tout le monde avait déjà pris conscience, à l'époque, de la dangerosité des prises de cotes géométriques. Les échafaudages étaient en effet plus que précaires et très dangereux, la suite nous le prouvera; l'obscurité était latente puisque les citernes étaient éclairées par des « cargos » qu'il fallait quelquefois âprement négocier auprès des personnels de chantier, ces derniers n'hésitant pas à retirer le cargo, s'ils en avaient besoin, plongeant les pauvres Jaugeurs dans une obscurité totale dont ils ne s'affranchissaient qu'en grimpant péniblement, à tâtons, l'échelle vers le trou d'homme salvateur. L'exemple de la Grèce illustre la manière dont les « vraquiers » (pétroliers, transporteurs de vin, transporteurs de produits chimiques') étaient mesurés avant l'apparition des méthodes optiques. On aura également une pensée émue pour des navires aux noms remplis de souvenirs: Port Marly, Bavaria Multina, Port Tudy, Port Navalo, Port Gentil, et d'autres, ensuite, en Norvège près d'Oslo, en Italie, à Marina di Carrara, en pleine affaire Aldo Morro, où des essais optiques furent faits sans grand succès, à Malte, au Japon, à Kure près d'Hiroshima. Le jaugeage d'un pétrolier en Norvège près d'Oslo est à souligner, car l'activité des Jaugeurs en dehors des chantiers, c'est-à-dire la nuit, était aussi active que le jour, et il n'était pas rare de voir les Jaugeurs s'endormir d'épuisement dans la journée sur un échafaudage: c'est dire que le métier était dangereux !

Lorsque l'activité jaugeage des transports de GPL et GNL arriva, se substituant petit à petit à celle des vraquiers, ce sont les méthodes classiques qui continuèrent à être appliquées et qui contribuèrent au développement de cette activité qui devenait de plus en plus intéressante économiquement parce que les Jaugeurs français commençaient à être connu du milieu des armateurs.

Il faut toutefois bien faire la différence entre ces deux types de navires, ceux qui transportaient du méthane (GNL) à 160 °C, à la pression atmosphérique, et dont le gaz qui se réchauffait entretenant ainsi la phase gazeuse, servait à alimenter les turbines du navire en énergie durant la traversée, et ceux qui transportaient du GPL (propane, butane') dont la température du gaz n'était qu'à '60 °C, mais dont la phase liquide était maintenue liquide par la pression.


Certificat de visite au Cabo da Roca (Sintra, Portugal) et délivré aux « maîtres jaugeurs » (JP Holuigue et P. Canavaggio) lors d'une mission de coopération bilatérale. Il est écrit qu'« y plane l'esprit de foi et d'aventure qui poussa les caravelles à la conquête du monde. »

Les technologies de construction étaient différentes. Dans le cas du GNL, il s'agissait de cuves membranes, et dans celui du GPL, de cuves en acier, calorifugées extérieurement. Pour les cuves membranes, deux constructeurs français se faisaient hélas une âpre concurrence avec deux techniques différentes: celle de Gaz Transport et celle de Technigaz. La première, qui fut la plus importante, s'appuyait sur des cuves avec plusieurs barrières d'isolant en perlite recouvertes d'invar, ce métal ayant un coefficient de dilatation pratiquement nul permettait de contenir le gaz liquide sans modification des caractéristiques de la cuve. La deuxième, celle à qui les Jaugeurs furent confrontés en premier, s'appuyait sur un revêtement en inox, mais gaufré, ce qui permettait d'absorber la contraction du métal due à la très basse température. Notons qu'il existait aussi une technique norvégienne qui s'appelait technique Moss Rosenberg basée sur des cuves sphériques calorifugées, que les Jaugeurs, avant l'arrivée des méthodes optiques, auraient eu quelque mal à mesurer, d'ailleurs aucun de ces navires ne fut jaugé.

Les premiers méthaniers jaugés furent ceux des Chantiers de l'Atlantique avec la technique Technigaz. Ces navires étaient destinés à transporter du méthane entre l'Algérie et la France et étaient affrétés par la Sonatrach. En général, un méthanier était constitué de 5 cuves auto porteuse gigantesques de 20000 m3, sans structures à l'intérieur. C'était une véritable cathédrale impressionnante, surtout lorsque les échafaudages internes étaient retirés. Pour ne pas rayer l'invar ou l'inox, il fallait revêtir des chaussons pour entrer dans la cuve. Comme les formes géométriques étaient simples, la méthode classique de prises de cotes au ruban ne présentait pas de difficultés particulières dès lors qu'elle se faisait lorsque les échafaudages (confortables cette fois-ci car il s'agissait de constructions neuves très sophistiquées) étaient en place.

Forts de cette expérience sur ces géants des mers, les Jaugeurs se rendirent à Dunkerque pour opérer, cette fois-ci, sur des navires avec la technique Gaz Transport.

Ils logeaient dans un petit hôtel avec un excellent restaurant où des repas gargantuesques furent organisés. Le matin avant de partir, c'était les Jaugeurs qui faisaient le menu du midi et du soir avec le restaurateur !

Ensuite vinrent les méthaniers de Kockum's à Malmö en Suède: 6 citernes par navires et une citerne jaugée par mois et il y avait 3 navires ce qui signifiait que les Jaugeurs apprirent à bien connaître cette petite ville attachante de Malmö dans la Skäne que l'on gagnait par le ferry ou l'hydrofoil à partir de Copenhague, en effet, à l'époque le pont sur l'Oresünd entre le Danemark et la Suède n'existait pas.

Parallèlement, d'autres jaugeages se faisaient à la Seyne sur Mer ou à la Ciotat. C'est sur ce chantier qu'est arrivée cette effroyable tragédie qui nous a fait perdre notre collègue Philippe Bord. Il fit une chute mortelle d'un échafaudage à l'intérieur d'une citerne. La perte de ce jeune méridional de 25 ans, enjoué et extrêmement sympathique, causa un traumatisme très grand au sein de l'équipe des Jaugeurs et plus généralement au sein du SIM.

Mais cette tragédie amena l'administration à se poser quelques questions sur les méthodes utilisées par ses fonctionnaires. C'est ainsi que cette administration octroya aux Jaugeurs un crédit, pas énorme, mais suffisant pour étudier et développer des méthodes qui ne mettaient pas en jeu la vie de ses agents. Avec ces fonds, un premier théodolite fut acheté.

En effet, les méthodes optiques étaient dans l'air et nos collègues de Marseille avaient déjà fait quelques hypothèses sur la manière dont il était possible d'utiliser, grâce à des visées optiques, le principe du théodolite qui, comme chacun sait, mesure des angles dièdres1, donc les points visés sont indépendants de leur altitude. Il suffit ensuite d'introduire une mesure linéaire et appliquer des formules de trigonométrie classique.

C'est ainsi qu'en Jordanie, à Aqaba plus précisément, un réservoir d'acide sulfurique sur pilotis dont la base était à 5 mètres du sol put être mesuré. Il faut noter toutefois qu'une autre piste fut explorée: celle de la photogrammétrie mais elle fut abandonnée car trop coûteuse en matériel et en exploitation des clichés.

Les travaux des Marseillais furent donc utilisés comme point de départ pour faire des tests sur des réservoirs de stockage verticaux par visées extérieures et ceinturage de la première virole. La société Esso, persuadée qu'il s'agissait là de méthodes d, apporta aux Jaugeurs un précieux concours en mettant à leur disposition, pour faire des essais, des réservoirs de stockage d'hydrocarbure à la raffinerie de Port Jérôme.


Document en Georgien reconnaissant la validité des tables de jaugeage (P. Gravez).

C'est ainsi que les agents du SIM fréquentèrent assidûment l'hôtel « des célibataires », ainsi nommé, du moins on peut le penser, parce que c'était là que logeait le personnel de passage de la raffinerie.

Les résultats de ces expériences s'avérèrent très concluants et prometteurs: il restait donc à écrire les programmes informatiques qui pourraient exploiter d'une manière automatique les résultats des mesures. Ceci fut fait relativement aisément car les algorithmes de calcul étaient, somme toute assez simples et sans commune mesure avec ceux des navires aux cuves formées.

Encouragés par ces résultats les Jaugeurs s'attaquèrent à des méthodes plus complexes destinées à mesurer ces mêmes réservoirs mais de l'intérieur, notamment pour des réservoirs calorifugés, avec l'idée d'avancer sur le problème du mesurage des cuves de navires. Avec donc un autre crédit, un autre théodolite, une stadia (base de mesure de 2 mètres) et un laser pour équiper un des théodolites, furent achetés. Grâce à un semis de points généré par le laser, les Jaugeurs étaient en mesure de déterminer les rayons intérieurs des viroles tout en restant au niveau du sol: cette avancée fut considérable et ouvrit des perspectives réellement encourageantes pour les navires. Des essais forts convaincants furent faits également dans des sphères de stockage de GPL. En même temps, puisqu'ils se trouvaient dans un réservoir avec un théodolite muni d'un laser, donc avec la possibilité de matérialiser un plan horizontal, l'idée leur est tout naturellement venue de déterminer la géométrie du fond du réservoir pour remplacer les empotements des fonds au compteur toujours fastidieux et polluants. Grâce à ces méthodes fort séduisantes, les Jaugeurs commencèrent à s'exporter et des jaugeages de ce type furent réalisés au Soudan, en Syrie, aux Comores et même en Irak où les réservoirs enterrés furent jaugés avant la guerre contre l. D'ailleurs le matériel des Jaugeurs fut immobilisé à Bagdad et un négociateur habile fut dépêché là-bas avec succès pour le récupérer.

Toutefois les méthodes traditionnelles continuaient parallèlement pour les navires transporteurs de GNL/GPL car aucune solution n'avait été trouvée avec les théodolites malgré les essais faits à Marina di Carrara en Italie. Les cuves de ces navires étaient complexes et l'utilisation de deux théodolites, de la stadia et du laser était difficile à mettre en oeuvre.

Après les méthaniers de St Nazaire et Dunkerque, la renommée des Jaugeurs commença à se faire plus vive en Europe et même aux USA où les Américains souhaitaient que le SIM jauge leurs méthaniers à Newport New, mais à la condition que nous puissions apposer sur les certificats de jaugeage la Marianne chère à notre république. Le Responsable du SIM de l'époque s'y étant opposé, les Jaugeurs perdirent ainsi un fabuleux marché !

Mais cette affaire permit de faire prendre conscience à nos autorités de l'incongruité de l'activité qui se tournait de plus en plus vers l'international avec une connotation commerciale, ce qui n'avait plus rien à voir avec la mission d'un fonctionnaire. Des solutions juridiques furent cherchées à l'époque et l'on s'aperçut que d'autres administrations avaient été confrontées à ce problème et l'avaient résolu en créant des structures comme Sofréavia pour le Ministère des transports ou Sofregaz pour GDF, etc. C'est cette solution qui fut retenue et après un hébergement temporaire par Sofreavia, le GIE CERLAB, dirigé par Jacques Leloup, géra pendant quelques années l'activité internationale de jaugeage du SIM. Activité très viable économiquement au demeurant grâce au dynamisme et au sens commercial de quelques Jaugeurs.

Mais un jour la société allemande LGA demanda aux Jaugeurs d'aller mesurer les cuves d'un transporteur de GPL de nouvelle génération à Aukra, une toute petite île de Norvège comme il y en a tant, située près du cercle arctique. Originale, la forme des cuves l'étaient indubitablement: il s'agissait de « biloop »: deux cylindres accolés qui, pour les cuves avant, se terminaient par deux cylindres tronqués, coiffés d'une sphère d'un côté et d'une anse de panier de l'autre, sur l'arrière: un véritable cauchemar, non seulement pour la prise de cotes, mais aussi pour le traitement informatique et l'établissement des tables de jaugeage! La prise de cotes fut donc faite de manière classique, mais là les Jaugeurs prirent conscience qu'il fallait absolument déboucher sur des méthodes optiques s'ils ne voulaient pas être dépassés prochainement, car cette génération de cuves commençait à fleurir un peu partout sur les chantiers navals du Nord de l'Europe: Bergen et Aukra en Norvège, Odensee au Danemark, Karlskrona en Suède, Hambourg et Papenbourg en Allemagne, Rotterdam aux Pays Bas, etc.

Après quelques tâtonnements, l'un des Jaugeurs entendit parler d'un appareil unique au monde fabriqué par les Suédois: le LADIM. D'un seul coup ce fut la révélation: ce théodolite muni d'un laser dimensionnel allait résoudre tous les problèmes en opérant les mesures en toute sécurité en restant dans le bas de la cuve. Mais son seul obstacle, c'était son prix: 600000 F à l'époque, en 1980, c'était une somme très importante. Et c'est là qu'une chose impensable arriva peut-être parce qu'il devait rester quelques crédits à dépenser: l'administration réussit dans un délai très court à équiper les Jaugeurs de cette merveille! Mais ce n'était pas gagné pour autant, car il fallait ensuite que les programmes de calculs informatiques puissent traiter les données.

La théorie était somme toute assez simple: à partir d'un semis de points dont on connaissait parfaitement les coordonnées dans un repère normé, grâce aux données du LADIM, on faisait passer une forme géométrique mathématique au mieux par ces points (cylindre, sphère, plan, cône, anse de panier). Une génération d'informaticiens particulièrement habiles parvint à résoudre les problèmes mathématiques liés au traitement de ces points, et ils allèrent même encore beaucoup plus loin: pour ces formes bizarres ils réussirent à établir des tables de jaugeages centimétriques non seulement à assiette et gîte nulles mais également avec des corrections d'assiettes, de gîtes, d'inertie des surfaces libres, de température de phases liquide et gazeuse. Toutes ces tables préfiguraient la maîtrise totale de la cargaison d'un navire transporteur de gaz liquéfié. Le responsable de la section jaugeage et un Jaugeur allèrent même jusqu'à prendre des cours sur la théorie du navire à l'ENSTA, pour être encore plus performants sur cette maîtrise.

C'est ainsi que les Jaugeurs prirent la quasi-totalité des marchés de jaugeage des GPL/GNL en Europe, ils n'avaient pas de concurrent et étaient courtisés par les sociétés d'ingénierie et les armateurs étrangers, allemands plus particulièrement. Parallèlement, l'activité réservoirs verticaux continuait et les Jaugeurs maintenaient leur avance technologique. Les Japonais et les anglo-saxons en étaient restés à une méthode ridicule qui consistait à faire descendre un petit chariot avec un réglet sur la génératrice du réservoir et faire des visés à partir du sol! Les Jaugeurs voulurent faire normaliser leurs méthodes optiques et, comme le temps n'est pas un facteur important à l'ISO (il faut dire aussi que certains pays n'étaient pas pressés de faire une norme où seuls les Français avait le savoir-faire), cette norme a mis énormément de temps à sortir. On peut se demander d'ailleurs avec le recul s'il n'eut pas été plus judicieux de prendre un brevet !



Jaugeage d'un navire en Hollande de gauche à droite : P. Bord, C. Lagaronne, J.-P. Holuigue

La professionnalisation des prestations: le Bureau « expertises »

Pour répondre aux demandes de plus en plus nombreuses concernant des jaugeages en pays étrangers, le service des instruments de mesure, puis la sous-direction de la métrologie eurent recours à la procédure dite des « expertises » qui consistait à faire intervenir des « agents-jaugeurs » hors de France (donc hors mission régalienne) par le biais d'une structure qui assurait le « portage » financier et commercial de l'activité. Les agents effectuaient les prestations de jaugeages sur site, de barèmage et de développement des logiciels, la structure de portage assurait les rôles commerciaux et financiers (commandes, facturations, assurances, frais de mission, etc.).

Le succès de ces prestations fut tel que l'embauche de techniciens non fonctionnaires (Mlle Meslier, MM Suffert et Briqué) fut rendu nécessaire en 1991, après que la disponibilité des agents de l'État pour ces missions eut chuté de manière sensible.

Le tableau en fin d'article donne une liste des principaux sites étrangers sur lesquels se déroulèrent ces missions (certains sites reçurent successivement plusieurs missions). Le nombre de jaugeages annuels effectués au titre de ces « expertises » s'évalue de 5 à 12 navires et de 50 à 150 réservoirs fixes.

La participation des collègues à ces travaux fut répartie entre les « occasionnels » (de 1 à 10 jours de mission par an) et les « permanents » (de 50 à 100 jours de mission par an).

À de telles doses, les occasionnels appréciaient les changements d'air et les dépaysements, les permanents finissaient par se lasser, émoussés qu'ils étaient par la quantité et la rudesse du travail, les échéances impératives (un navire n'attend pas), les incessantes formalités douanières pour le matériel, les décalages horaires, les nourritures exotiques, les changements climatiques et les dysfonctionnements internes dus aux difficultés d'adaptation à des missions si atypiques (pour des raisons liées à un turn over mal maîtrisé, l'effectif est passé, en moins d'un an, de trois ingénieurs à un seul, de février 1989 à janvier 1990. Cette situation a perduré jusqu'en mars 1991, contraignant pendant quinze mois le responsable de ces prestations, devenu unique agent par la force des choses, à effectuer plus de 140 jours de déplacement durant cette période et à refuser d'effectuer un grand nombre de travaux...).


Carte d'accès au chantier naval Jiangnan Shipyard (Shanghaï) utilisée par P. Canavaggio en 1991 lors du jaugeage d'un navire transporteur de GPL.


Devise de M. Aimé Defix, professeur de métrologie générale à L'École Supérieure de Métrologie, « La métrologie est la recherche indéfinie d'une vérité insaisissable », traduite en japonais et calligraphiée par M. Akira Sakai, directeur du Shin Nihon Kentei Kyokai, et offerte à P. Canavaggio.

Les algorithmes de barèmage

Si Antonin Di Pirro, Jean Mahot, Jean-Pierre Holuigue, furent les principaux pionniers de la mise au point initiale de ces méthodes optiques, Bernard Millet, Claude Pirault, Henri-Pierre Angrand, Didier Demany, Patrick Robineau et Michel Monclar créèrent et perfectionnèrent les programmes nécessaires à la résolution des centaines d'équations trigonométriques générées par les dizaines de mesures optiques effectuées in situ. En amont des algorithmes de calcul des volumes dont il a été question plus haut, une nouvelle phase informatique faisait ainsi une apparition remarquée: la modélisation des surfaces internes des réservoirs. Ces algorithmes furent ensuite perfectionnés par Jean-Marc Daul et Philippe Gravez, et ils furent également l'objet de toutes les attentions: leur usage, initialement limité aux cylindres et aux polyèdres, fut progressivement étendu à des formes plus complexes: cuves « bananoïdes » pour navires GPL, et surfaces « gauches » des navires à citerne-coque. Les méthodes volumétriques, quant à elles, se virent affecter les lissages par « spline pondéré à ressort », plus performants que les régressions polynomiales classiques, mais qui pouvaient encore réserver à l'usage de désagréables surprises entre les points de mesure, quand ces derniers étaient mal répartis.


Une merveille d'ingéniosité : « la mitraillette ».

Les logiciels de gestion quantitatives d'hydrocarbures

L'informatique, non contente de jouer un rôle fondamental pour la modélisation des surfaces et le calcul des barèmes, fut également sollicitée pour fournir au détenteur des réservoirs un contrôle automatisé pour l'exploitation automatique et la gestion quantitative de ses stocks.

Patrick Robineau mit au point le premier exemplaire de ces logiciels, destiné d'abord à gérer tous les réservoirs d'une raffinerie africaine, puis la cargaison d'un navire multi-citernes et multi-produits. Ces logiciels, demandés par de nombreux détenteurs, assurèrent aussi pendant des années la gestion du stockage et de la distribution des « jet-fuel » sur de grandes plates-formes aéroportuaires, grâce aux travaux postérieurs de Michel Monclar et de Sébastien Briqué.

La normalisation internationale sous l'impulsion française

Le conservatisme

Au plan international, les méthodes de jaugeage « officielles » pouvaient être considérées, au début des années quatre-vingt comme obsolètes. Les méthodes géométriques se limitaient à l'emploi des rubans de mesure et obligeaient à des acrobaties de gabiers, les méthodes volumétriques se limitaient à l'emploi de jauges étalons, incommodes à déplacer, fastidieuses à utiliser. De fait, les professionnels ne reconnaissaient que l'emploi des normes « API » (Américan Pétroleum Institute) de la série 2550 et refusaient a priori l'innovation des méthodes optiques.

Le protectionnisme

Pour ce qui concernait le jaugeage des navires, les gros importateur d'hydrocarbures par voie maritime, dictaient leurs lois qui consistaient surtout à faire jauger tous les navires susceptibles, même occasionnellement, de décharger dans leurs terminaux portuaires, par leurs propres sociétés de surveillance et à s'abstenir de fournir aux « jaugeurs » étrangers la totalité du cahier des charges indispensable à l'agrément par leurs autorités douanières.

Après avoir tenté de manière infructueuse de faire intervenir la diplomatie française locale et accepté de manière candide de se plier au caprices de ces douaniers protectionnistes (barèmes à pas millimétrique des navires GPL à cuves de 10 mètres de hauteur: 100 pages de barème par cuve, plus d'un millier pour l'ensemble du navire!), les jaugeurs prièrent l'un de leurs clients, armateur scandinave, de saisir les douanes de l'un de ces pays pour obtenir toutes les exigences de barèmage afin de les faire respecter par « l'ensemble de sa flotte » (une des premières mondiales par son effectif). Une fois cet épais recueil obtenu, l'armateur le fit suivre à nos services qui purent enfin obtenir leur premier agrément local qui fut suivi de nombreux autres.


La culture faisait partie des préoccupationsdes jaugeurs : ici en Grèce de gauche à droite : Madelaine, Lagaronne, Pelatan, Lehenaff


Claude Pirault avec la stadia à Aqaba.

L'insouciance

Pourtant à l'origine d'une bonne directive peu appliquée (71/349/CEE), la communauté européenne ne fut pas très soucieuse en matière de jaugeage de navires: en acceptant de fait d'utiliser des barèmes « exotiques », les européens favorisèrent collectivement un « dumping » métrologique qui contraignit les professionnels consciencieux à avoir recours à la méthode du VEF (Vessel Experience Factor), palliatif consistant à utiliser une série de comparaisons bord/terre obtenues à chaque chargement ou déchargement, pour en déduire un coefficient correcteur à appliquer au barème bord. Par ailleurs, aucune harmonisation, ni des qualités métrologiques des récipients-mesures terrestres ou maritimes, ni des méthodes de jaugeage, ne fit jamais l'objet de travaux. Il faut dire à la décharge de l'Union que la question dépassait et dépasse encore largement le cadre de ses frontières, sans intervenir directement sur les intérêts du citoyen-consommateur particulier.


Jaugeage de réservoirs verticaux au Soudan.


Jaugeage au théodolite au Soudan.

Les besoins

La recherche du meilleur taux de fret est souvent, pour certains professionnels, un souci plus constant que la justesse des barèmes de jaugeage sauf quand ils sont eux mêmes victimes des erreurs de mesurage et même si elles ne s'exercent pas à leur détriment (boni = perte = soucis!). C'est dans cette problématique que certaines compagnies pétrolières se préoccupèrent plus que les autres de leur métrologie: ces précurseurs très consciencieux furent bien esseulés.

L'impulsion

Il est apparu dès 1980 que pour couper court aux querelles byzantines sur le sujet du « qui doit faire quoi » en matière de jaugeages, la normalisation internationale constituait la solution la plus viable à terme pour aboutir à un consensus. L'échelon européen était, nous l'avons vu plus haut, trop « étroit » pour traiter cette question mondiale, ce fut donc à l'ISO que le service français fit porter ses efforts en proposant successivement plusieurs projets de normes de jaugeage par méthodes optiques. Les délégués français successifs au groupe de travail ISO/TC28/SC3/WG1 (MM Coet, Holuigue, Delaitre, Canavaggio, Faivre, Gravez, sans oublier M. Deshours de Esso France) proposèrent donc de 1980 à 2002, avec une belle opiniâtreté, des textes techniques pour traiter les différents cas de figure rencontrés dans la pratique. Ce travail donna naissance à des normes traitant des jaugeages par méthodes optiques externes et internes pour de nombreux types de réservoirs (séries ISO 7507 et 12917, notamment), aujourd'hui mondialement connues et reconnues.


Un passeport de jaugeur.

L'accréditation par le Cofrac

Pour formaliser correctement la délégation des missions de l'État à des prestataires privés, les agréments d'organismes de jaugeage devinrent la règle à compter de 1998. L'indispensable vérification préalable de la compétence technique des aspirants-jaugeurs fut réglementairement confiée au Cofrac et l'accréditation devint ainsi une condition préalable, nécessaire à l'agrément. Ce processus comportait des audits qualité (selon EN 45001 puis ISO 17025) et des audits techniques (selon ISO 7507 ou ISO 12917). Les rapports d'audit étaient ensuite examinés par la commission « MSV » (Mesurage Statique des Volumes) devant laquelle les candidats devaient défendre leurs performances métrologiques (y compris les calculs d'incertitude2). Le bureau expertises, qui relève depuis 1993 de l'École des mines de Douai, fut un des premiers à obtenir cette accréditation.

Il est probable que le périmètre de l'accréditation sera étendu dès 2004 aux barèmages (calcul et édition des certificats et barèmes), faisant ainsi du jaugeage des récipients mesures la première activité de métrologie légale entièrement confiée à des organismes privés sous régime accréditif.


Claude Pirault sortant d'un « trou d'homme ».

Conclusion

Soumis au départ à une nécessité pratique qui s'imposait aux professionnels ainsi qu'au devoir de faire respecter l'obligation légale de mesurage des volumes de liquides mis en jeu dans les transactions commerciales ou douanières, les répartitions de marchandises ou de produits, etc., les fonctionnaires en charge de la métrologie légale ont su, en faisant progresser parallèlement les méthodes de mesurage et les outils logiciels, conférer et conserver aux grands « récipients-mesures » de stockage et de transport une utilité pratique apte à satisfaire les besoins de justesse de tous les professionnels concernés. Le savoir-faire ainsi développé fut également mis à contribution, à la satisfaction générale des demandeurs, dans une bonne quarantaine de pays pour des centaines de navires et des milliers de réservoirs.

Sur le plan purement humain, il faut se représenter cette petite équipe de Jaugeurs des années quatre-vingt (lorsque l'on parle d'équipe de Jaugeurs telle qu'elle était, c'est-à-dire fortement soudée, il faut y inclure bien évidemment les informaticiens sans qui ces idées n'auraient pas pu se concrétiser) qui avait un formidable dynamisme et surtout énormément d'idées créatrices (ils allèrent même jusqu'à concevoir un filet pour descendre le matériel dans les réservoirs, qu'ils firent confectionner chez un fabricant de filets de pêche à Etaples!).

Il faut reconnaître aussi que cette activité, atypique par rapport aux activités traditionnelles des fonctionnaires, n'a pas été entravée par leurs supérieurs (avec toutefois quelques frissons de leur part de temps à autre!) qui avaient sans doute compris qu'il fallait favoriser le savoir-faire et les techniques françaises dans ce domaine. Les Jaugeurs avaient une liberté d'agir importante et c'est souvent la liberté qui crée l'inspiration. À cette époque, pouvoir mettre en pratique des idées au sein d'une administration, était assez peu commun pour que l'on puisse le souligner. Bien entendu le revers de la médaille, c'est que quelques vies privées furent bousculées, mais avec le recul, c'est une partie extrêmement riche de leur vie professionnelle qui s'est déroulée et dont le souvenir reste vivace.


Article paru dans un journal de Nouvelle Calédonie : P. Gravez et M. Suffert mesurant une sphère de gaz au théodolite et stadia de l'extérieur.


Un barème de jaugeage

Couverture géographique des «expertises » de 1978 à 2002

Pays Villes Clients
Norvège Bergen Aukra Bruk
Suède Malmo Kockums shipyard
Danemark Odense Odense shipyard for MAERSK
Royaume-Uni Troon LGE shipyard
Allemagne Hamburg / Kiel
Lubeck
Papenburg
Leer
Emden
Wismar
Bonn
Remagen
Cuxhaven
HDW shipyard
O & K shipyard
Jos.L. Meyer werft
Jansen Werft
Thyssen N.S.werke
MTW
LGI/TGE
LGA
Muetzelfeldtwert
Pays-Bas Groningen / Pattje yard Verolme yard /Shertogenbosh
Belgique Qntwerpen G+G international
Italie Genova
Livorno / Milano
Genova / Marina di Carrara
Porto Marghera
Prima navig.
SIO
Trieste Fincantieri
Italcantieri
Metallotecnica
Grèce Thessaloniki Thess. reffin.
Georgie Supsa Entrepose
Espagne Gijon
Mallorca
El Ferrol
Vigo
Duro Felguera
Astillieros de Mall
Bazan Carenas
Barreras
Portugal Lisboa
Setubal
Setnave
Malte Valetta Malta drydocks
Chypre Limassol EGT
Maroc Casablanca W & M dept
Tunisie Port Bourguiba Alstom
Syrie Damascus MCE / Mahrukat
Jordanie Aman Jordan fertilizer
Turquie Antalya Bouygues off Sh.
Qatar Ras-Laffan LNG plant
Irak Tikrit Cmp
Emirats arabes unis Abu Dhabi SPIE
Mauritanie Nouakchott Somagaz
Somalie Berbera Total
Cameroun Limbe
Douala
Sonara ref.
Hydrac
Gabon Owendo
Gamba
Port-gentil
B Veritas
Shell
Elf
Centrafrique Bangui Total
Soudan Khartoum / Port-Soudan Total
Nigeria Port Harcourt
Bonny
raffinerie
Oso NGL
Côte-d'Ivoire Abidjan Gestoci
Djibouti Djibouti Total
Comores Anjouan
Moroni
Mayotte
TEC
TEC
SEA
Nouvelle-Calédonie Nouméa Sogadoc
Maurice Port-Louis Exxon / CMP / MSB
Indonésie Djakarta Dok Perkapalan
Chine Shanghai
Ningbo
Shanghaï
Jiangnan shipyard
Zhejiang shipyard
Zhonghua shipyard
Singapour Singapour Sembawang Bethlehem shipyard
Japon Kure
Kure
Ischikawajima
IHI

(liste non exhaustive...)


Notes:

  1. Angle déterminé par la rencontre de deux plans.
  2. La question récurrente de savoir avec quelle exactitude les barèmes sont délivrés préoccupe les jaugeurs depuis toujours. Cette préoccupation est légitime : les conséquences économiques d'une erreur de jaugeage peuvent atteindre des niveaux insoupçonnés (bonis ou pertes cumulés dans le temps lors de l'exploitation d'un réservoir récipient-mesure mal jaugé et soumis à de fréquents mouvements de produit). Même si la réglementation et les normes nationales ou internationales prévoient des tolérances, il convient de vérifier constamment qu'on ne les dépasse pas. Les premiers calculs d'erreur dignes de ce nom furent menés de façon générique par Xavier Delaitre et Henri Pierre Angrand au début des années 1980. En 1985, après avoir développé ses méthodes numériques appliquées à des surfaces paramétrées, Didier Demany intégra un module de calcul d'incertitude à ses logiciels de terrain : ce fut le début de la systématisation du calcul au cas par cas. à partir de 1998, la démarche d'accréditation Cofrac des organismes de jaugeage obligea ces derniers à mettre en place, pour toutes les méthodes géométriques et volumétriques employées, des procédures d'évaluation des incertitudes pour chaque réservoir jaugé, en accord avec les principes généraux de la norme NF ENV 13005 (appelée couramment le GUM).

Anecdotes

Les anecdotes sur ces années sont innombrables car on ne parcourt pas le monde sans vicissitudes et en relater quelques-unes parmi beaucoup, permettra au lecteur de se plonger dans cette époque des années quatre-vingt.

1

Un des premiers jaugeages a été le Port Marly à Cuxhaven en Allemagne du Nord, le chef d'équipe était Bernard Athané, il y avait Bessières, Rault et d'autres. C'était au moment de Noël et l'eau gelait sur le pont.

C'était un vieux pétrolier avec au moins 1 cm de rouille à l'intérieur des cuves, pas toujours propres et mal dégazées. Pour les cuves non formées nous avons procédé par prises de cotes (ruban, « poisson » et « mitraillette »), parfois dans des positions acrobatiques sur des poutrelles glissantes et rouillées.

Bessières qui avait un grand souci de la précision de la mesure, avait pour habitude de reprendre plusieurs fois la même mesure. Alors, quand on était en extension sur un pied, le bras tendu en équilibre sur une poutrelle, et que l'on entendait « attends on la reprend » on avait envie de prendre la mitraillette ' au sens métrologique bien sûr !).

Pour les cuves formées nous avons procédé par empotement avec une jauge étalon : nous pompions l'eau du port qui était sale et nauséabonde. Nous avons empoté/dépoté jours et nuits pendant au moins 2 semaines car les pompes du bord étaient faiblardes et l'eau gelait sur le pont.

2

Dans cette petite ville perdue du nord de la Norvège, à Molde, les jaugeurs s'apprêtaient à repartir vers la France mais ils arrivèrent just on time à l'aéroport, c'est le moins que l'on puisse dire, puisque l'avion était en bout de piste prêt à décoller. Les employés de l'aéroport le stoppèrent et ils allèrent ouvrir les soutes pour mettre le matériel et la passerelle fut redescendue pour que les jaugeurs puissent monter. L'avion était bondé et il ne restait que deux places : les leurs. Il faut imaginer la tête des passagers et leurs commentaires sur le caractère latin des « French » qui bien entendu contrastait avec la froideur de ce peuple fort sympathique au demeurant mais qui ne se déride qu'autour d'un (ou moult) verre de bière.

3

À force d'être connus les jaugeurs ont commencé à être fortement sollicités et, un jour, ils furent invités par une société d'ingénierie allemande pour discuter nouvelles méthodes de jaugeage. Les Allemands leur demandèrent si ils pouvaient expliquer ces méthodes aux armateurs. Les deux jaugeurs acceptèrent et les Allemands ouvrirent soudainement la porte du bureau dans lequel ils étaient et ils se retrouvèrent d'un seul coup dans une immense salle bondée d'armateurs européens qui étaient prêt à les écouter' en anglais. Là ainsi placés dans cette situation brutale il a fallu qu'ils assument et s'adaptent !

4

Il faut également évoquer les rencontres un peu spéciales comme celle faite à Aqaba en Jordanie où les jaugeurs ont rencontré le patron d'un bar qui n'était autre que la doublure d'Omar Shariff dans Lawrence d'arabie.

Il avait, en effet exactement le même physique mais en taille il était deux fois plus petit et pour gommer cette différence la caméra filmait du bas vers le haut pour le grandir ! Il se plaisait à raconter à des Jaugeurs emplis de compassion ses déboires sentimentaux avec les Françaises.

5

Il arrivait également que les Jaugeurs se fassent quelques blagues. C'est ainsi qu'un jour, à Roissy, un Jaugeur en partance dut ouvrir devant une jolie douanière, la mallette qui contenait le laser et, oh surprise ! sur le dessus, bien en évidence, il y a avait là des photos, disons très osées ! Je vous laisse imaginer la confusion du Jaugeur qui marmonnait que c'était une blague d'un collègue, en essayant de les faire disparaître rapidement devant l'air goguenard de la représentante du Ministère des finances.

D'ailleurs les passages de frontières, que ce soit par voie aérienne ou par la route, étaient toujours compliqués et quelquefois pittoresques parce que le matériel était spécial et ne faisait pas partie des « classiques » rencontrés par les douaniers. Celui qui n'a pas connu le carnet ATA n'a jamais été confronté à la rigueur administrative et ceci quel que soit le pays !

Le carnet ATA est une liasse numérotée d'imprimés élaborés par un bureau spécial à la chambre de commerce de Paris et qui permet de passer les douanes avec du matériel en transit temporaire. Mais si un tampon de sortie d'un pays manque, cela signifie qu'en théorie le matériel est resté dans le pays.

Ceci à valu aux jaugeurs quelques situations cocasses comme par exemple le passage par la route entre la Hollande et la Belgique où il n'y a pas de poste frontière apparent et où il faut aller rechercher dans la campagne le bureau ad hoc dans un pays flamand où la population n'est pas du tout encline à renseigner en langue française !

Il faut se rappeler aussi les discussions stratégiques que les Jaugeurs ont eus avec les Allemands sur l'opportunité de passer des disquettes de 5 « pouces » à celles de 3 « pouces » : là encore le flair a joué puisque c'est cette dernière option qui a été retenue et bien leur en a pris, mais à l'époque ce choix n'était pas si évident que cela.

Ce n'est pourtant pas l'esprit des conquistadors qui les conduisit, un jour, à être sollicité par les portugais pour faire une démonstration de leurs méthodes sur les réservoirs verticaux et c'est ainsi qu'ils se rendirent à la pointe la plus occidentale de l'Europe : le Cabo da Roca et ils peuvent le prouver (voir photo du certificat) !

6

Au retour d'une mission à l'étranger, deux jaugeurs prirent le taxi à Roissy et l'un des deux se trouvait à l'époque confronté aux problèmes des taximètres à Dunkerque. Les jaugeurs indiquèrent la route à la conductrice qui commença à ergoter sur le trajet qu'ils lui proposaient, la tension commençait à monter dans le taxi. Arrivés sur le périphérique elle « oublia » de changer de tarif ce qui lui valut les remontrances appuyées de notre dunkerquois d'adoption et l'ambiance devenait alors très chaude, à tel point que la conductrice ne se rendait pas compte de sa vitesse et elle se fit prendre par un radar !

Le taxi s'arrêta mais les jaugeurs lui demandèrent avec force d'arrêter son compteur car nous ne voulions pas être pénalisés par cet arrêt. Après avoir eu sa contravention le trajet reprend et elle commença alors à critiquer vertement les fonctionnaires et les policiers et là l'un des jaugeurs, royal, sort sa commission en lui disant « mais nous en sommes Madame et si vous continuer je vous dresse un PV pour outrage ! » Je m'en doutais dit-elle et elle conclut : c'est la pire course de ma vie !

7

Ces anecdotes illustrent le côté inattendu de ce métier, mais il ne faut pas en déduire trop vite que l'activité était toujours idyllique parce que, plus on se déplace, plus les aléas des voyages se multiplient, et plus on doit faire face aux difficultés d'organisation et prendre rapidement des décisions. Mais l'administration a des règles strictes auxquelles il n'est pas question de déroger, et l'un des Jaugeurs alors qu'il avait encore des idées plein la tête, fut durement frappé par la nécessité de s'exiler pour « passer divisionnaire » comme on dit.

Mais la relève était assurée puisqu'il avait longtemps tourné avec un autre pionnier qui assura dignement la relève et continua l''uvre entreprise avec talent, à tel point qu'elle dure encore maintenant et qu'elle est même florissante aux dernières nouvelles !

8 Le choc psychologique des nouvelles méthodes

L'acceptation des nouvelles méthodes de jaugeage ne fut pas chose évidente par les hommes du terrain (Jaugeurs, point de Jaugeuses). Nous prendrons l'exemple de la validation des mesures sur le terrain. Ce procédé consiste à prendre sur chaque surface géométrique de la cuve (plan, cylindre, sphère...) d'étalonnage. un nuage de points bien répartis puis à estimer la surface passant au mieux par ces points, ainsi que l'incertitude de mesure. Chaque surface géométrique présente un certain nombre de degrés de liberté (3 pour un plan, 4 pour une sphère, 5 pour un cylindre...). On peux estimer l'incertitude de mesure dès lors que le nombre de points de mesure excède le nombre de degrés de libertés de la surface mesurée.

Ce progrès, la validation des mesures sur le terrain nécessita la remise en cause de deux conceptions bien ancrées.

Le premier changement consistait à ne plus mesurer des longueurs (de ruban) mais des points dans l'espace à 3 dimensions. Il signifiait à la fois la perte du toucher et l'abandon de mesures directement comparables au plan. Le deuxième changement consistait à ne plus choisir des points particuliers dans la cuve mais un nuage de points bien répartis sur chaque surface. Ce n'était plus un travail de géomètre mais un de statisticien !