Association Les Amis de la Mesure
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Giraudoux et les poids et mesures

Louis MARQUET
Ingénieur divisionnaire des travaux métrologiques

« Mon premier souvenir est un saumon. Mon père m'avait amené pêcher dans la Gartempe à côté de Bellac et comme il m'avait mesuré ce matin-là, il avait eu la mauvaise idée de dire au contrôleur des Poids et Mesures, notre compagnon, que j'avais juste 80 centimètres de haut. Chaque fois qu'ils prenaient un saumon dans le filet tendu à travers la rivière, le contrôleur m'étendait sur l'herbe, tout droit malgré mes cris, je songe maintenant avec quelques remords, à la sagesse du mètre étalon conservé à Sèvres et mesurait sur moi, contre moi, le saumon. Il y en avait un, énorme, dont la tête était à hauteur de la mienne. Frère siamois d'un saumon, voilà comme je me vois dans ma première mémoire ».

C'est Jean Giraudoux, lui même, qui raconte cette anecdote dans la préface à « Qui veut jouer avec moi ? » de Jauréguy en 1939. Le père de Jean Giraudoux qui travaillait aux Ponts-et-Chaussées, connaissait bien le vérificateur des poids et mesures de Bellac dont les récits ont dû émailler l'enfance de l'écrivain, et l'inspirer par la suite.

Toujours inspiré par le souvenir de l'ami de son père, Jean Giraudoux a mis en scène ce « contrôleur » tout le long d''une pièce, « Intermezzo », que la Comédie Française a inscrite à son répertoire de novembre 1982 à juin 1983 pour célébrer le centenaire de la naissance de l'écrivain.

Nous avons cherché dans les archives du service des instruments de mesure quel pouvait être le vérificateur ami du père de jean Giraudoux, compte tenu de ce que l'histoire du saumon a pu se passer alors que l'enfant avait entre deux et quatre ans (taille de 80 cm), donc vers 1884-1886.

En 1885, il y a à Bellac un vérificateur ancien instituteur, Pelègre, né le 9 septembre 1852 à Roches dans la Creuse. Il n'y reste pas, nommé en 1886 à la Châtre dans l'Indre et remplacé à Bellac par Bourbe, né le 23 août 1858 à Beaulon dans l'Allier, ancien agent secondaire des Ponts-et-Chaussées, administration à laquelle appartient justement le père de Giraudoux.

Bourbe va rester à Bellac jusqu'à la suppression en 1889 de ce bureau dont la circonscription est rattachée alors à Limoges. Il part dès 1889 pour Rochechouart en Haute-Vienne, puis on le retrouve à Château-Chinon en 1892 et ensuite à St-Amand dans le Cher où il restera jusqu'à son départ à la retraite en 1909. Or pendant la dernière décennie du XIXe siècle, Jean Giraudoux a été élève au collège de St-Amand! Ajoutons que Bourbe se retire à Bellac, comme on peut le constater sur les listes des membres, en 1909 et en 1910, de l'Association amicale et de prévoyance du personnel des poids et mesures. Il y a des chances que ce soit lui qui ait inspiré Giraudoux.

Quant à Pelègre, vérificateur à Bellac en 1885, nous le retrouvons à la fin du siècle et jusqu'en 1913 vérificateur à Châteauroux, où justement Giraudoux va être élève au lycée de cette ville avant d'entrer à l'École normale supérieure.