Association Les Amis de la Mesure
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Introduction Partie I Partie II Partie III Partie IV Bonus Annexes

Il était une fois

Les poids et mesures (essai d'histoire méthodologique)

Guy LAVINAL
Ingénieur général des mines honoraire

« Des hommes encore, dans le vent, ont eu cette façon de vivre et de grandir. »
Des hommes de fortune menant, en pays neufs, leurs yeux fertiles comme des fleuves. »
Saint-John Perse

Introduction

L'exposé qui suit n'est pas une histoire de l'institution des « Poids et Mesures » depuis l'origine jusqu'à nos jours; cette histoire a souvent été explorée et toujours d'une manière partielle. Pour rédiger un ensemble cohérent et complet il faudrait un temps et une technicité dont nous ne disposons pas.

Ce que nous vous proposons d'esquisser, ici, c'est l'évolution du paradigme fondateur du contrôle des Poids et Mesures en France depuis la Révolution jusqu'à nos jours. Nous ne faisons que transposer les idées de Th. Kuhn, historien et philosophe des sciences, qui a introduit dans la manière de concevoir l'évolution d'une science, des vues tout à fait originales. D'après Kuhn, on doit considérer quatre étapes dans l'évolution d'une science : la science normale, la crise, la révolution scientifique et le retour à une nouvelle science normale.

La science « normale » représente la phase du développement où un paradigme est opérationnel sans contestation.

Le paradigme est alors une conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté donnée. C'est un modèle unificateur, non seulement de la pratique méthodologique d'une science mais aussi des visions d'une société et des valeurs qui y sont attachées.

Ce sont ces idées que nous allons appliquer à l'histoire méthodologique du contrôle des Poids et Mesures.

L'application « mitigée » du système métrique ou la période pré-paradigmatique

Avec la loi du 1er août 1793, la réaction et la loi de modération du 12 février 1812 suivie de la création d'un « corps » de vérificateurs (ordonnance du 18 décembre 1825) le système métrique se mit en place d'une manière hésitante : le nouveau système heurtait les habitudes, dérangeait les mentalités et les noms des mesures, hérissés de grec, semblaient trop barbares.

Lakanal, nommé inspecteur général des Poids et Mesures de 1807 à 1816, malgré une autorité et des qualités intellectuelles reconnues, ne réussit pas à mettre fin à ce qui, pour beaucoup, prenait les apparences d'un gâchis !

En se fondant sur les idées de Bertrand Gille, on peut dire aussi que ce demi-échec était dû à ce que le système socio-technique n'était pas prêt : au début du XIXe siècle la France commençait timidement à se transformer économiquement et socialement. L'économie se dégageait du passé, le Capitalisme moderne commençait à se développer, mais l'instruction primaire, l'industrie (et surtout la fabrication des instruments) et les voies de communication progressaient peu et lentement.

Les vérificateurs des Poids et Mesures travaillaient avec des instruments grossiers, effectuaient leurs tournées dans de grandes difficultés et devaient transmettre leur savoir métrologique à des cohortes d'analphabètes.

À ces difficultés s'ajoutaient le manque de précision et les lacunes de la loi du 18 germinal an III relative aux diverses opérations de contrôle : c'est ce à quoi vont remédier la loi du 4 juillet 1837 et l'ordonnance du 16 juin 1839.

Le paradigme du contrôle des « Poids et Mesures » (1837-1969)

On peut dater de 1837 et 1839 la création d'une véritable institution chargée du contrôle des Poids et Mesures. Le service des Poids et Mesures sera créé en 1873 et cette administration comprendra une seule catégorie d'agents, les vérificateurs des Poids et Mesures encadrés par des vérificateurs en chef.

En 1929, l'École des Poids et Mesures ouvre ses portes à Paris, au 66 rue de Bellechasse, sous la direction conjointe des physiciens Jules Lemoine et Georges Bruhat. Elle a pour mission de former les ingénieurs des Poids et Mesures, corps nouvellement créé.

Le Service des Instruments de Mesure succède au Service des Poids et Mesures en 1946. L'École supérieure de métrologie remplace l'École des poids et mesures en 1947.

La législation évolue lentement avec la loi du 1er août 1905 et les décrets de 1923, et surtout celui de 1944.

Mais le paradigme sera toujours le même à savoir : le contrôle est étatique par essence et s'effectue selon quatre phases :

  • l'admission de type ou d'approbation de modèle;
  • la vérification première ou primitive des instruments neufs ou rajustés;
  • la vérification périodique;
  • la recherche et la constatation des infractions.

Ce modèle subira des modifications au cours du temps dans sa mise en oeuvre, sans qu'il en résulte une altération de ses fondements.

Le physicien Henri Bouasse, qui a bercé des générations d'étudiants dans le paradoxe, disait vers 1920 : « En somme, nous devons considérer les bureaux de vérification non comme des établissements scientifiques, mais simplement comme protégeant les citoyens contre des fraudes inacceptables. C'est pourquoi l'ordonnance n'admet que des erreurs en plus : toute mesure erronée en moins est rejetée sans autre forme de procès ». Ceci n'était plus vrai car dès 1923 les erreurs tolérées s'exprimaient en plus et en moins.

Cependant, avec le progrès des techniques et les possibilités offertes par le décret du 3 mai 1961 (et surtout de sa modification du 5 janvier 1966) d'assujettir à la vérification de nouvelles catégories d'instruments, le contrôle effectué suivant le modèle légal devint de plus en plus lourd. Pour faire face, il fallait augmenter le personnel et les moyens matériels dans des proportions incompatibles avec les exigences budgétaires. On sentait qu'une nouvelle période s'ouvrait.

La crise (1969-1983)

Nous donnerons au mot crise la définition du dictionnaire du TLF (Trésor de la Langue Française) : « situation où les principes sur lesquels repose une activité sont remis en cause ».

C'est bien ce qui a eu lieu dans la période considérée. Il était impossible d'effectuer, chez les constructeurs, les vérifications primitives à 100 %.

La mise en oeuvre des contrôles statistiques conduisait elle aussi à la mobilisation d'un personnel conséquent. Toutefois, on commençait à parler de qualité dans les fabrications surtout après la parution des ouvrages de Mothes 1 , de Cavé 2 et de Juran 3. L'assurance-qualité n'avait pas encore acquis ses lettres de noblesse.

Au début de 1970 un évènement se produisit, qui allait provoquer un changement dans les méthodes et surtout dans les mentalités : le Ministère des transports demandait au SIM de mettre en application un règlement européen concernant les chronotachygraphes installés sur les camions de plus de 3,5 tonnes.

Il était impossible de construire des centres d'essais ou d'affecter un personnel important à ce contrôle. Nécessité faisant loi, la méthode adoptée fut la suivante :

  • agrément de stations de contrôle privées;
  • délégation de la puissance publique à des personnes privées pour effectuer les essais avec apposition de leur marque sur les appareils.

C'était déjà, non une révolution, mais un changement de paradigme.

Ce système fut ensuite adopté pour la vérification des distributeurs de liquides avec quelques variantes (groupements) mais l'esprit restait le même.

Durant cette période se produisirent divers évènements administratifs qui annonçaient de grands bouleversements. Le SIM vit trois changements à sa direction (Viaud, Goldner, Aubert) et surtout, dans les régions une amorce de regroupement des services extérieurs se produisit avec la création des services interdépartementaux de l'industrie et des mines (SIIM) (décret du 12 mai 1976). Puis ce fut la fusion des services extérieurs du Ministère avec la disparition du Service des Instruments de Mesure.

La révolution ou la déconstruction (1983-1988)

Le mot révolution est pris ici dans l'acception définie dans le TLF (Trésor de la Langue Française), notre référence : « Évolution des opinions, des courants de pensée entraînant un bouleversement, une transformation profonde de l'ordre établi dans un temps relativement court ».

La métrologie durant cette période relevait de l'activité des divisions techniques appelées Métrologie, Qualité, Normalisation au sein des nouvelles Directions Régionales de l'Industrie et de la Recherche.

Ces directions regroupaient des personnels d'origines différentes avec des cultures administratives distinctes. Cela n'a pas empêché l'évolution de la métrologie : il ne s'agissait plus, désormais, de protéger le citoyen contre le vol, ni même de garantir la loyauté des transactions commerciales, mais plutôt d'assurer une qualité minimale (prescrites par des textes réglementaires) à des instruments de mesures utilisées pour certaines opérations. C'était aussi, pour les mêmes instruments, la mise en place de systèmes permettant de s'assurer de la qualité et de leur maintenance. Donc deux mots-clé : qualité et maintenance.

L'accélération des progrès techniques (électronique, informatique, matériaux nouveaux) a transformé considérablement le champ et les techniques opérationnelles de la métrologie durant cette période. Il fallait créer, de nouvelles bases juridiques et c'est une première étape vers un nouveau paradigme qui a été franchie avec la parution du décret du 6 mai 1988.

La refondation - le nouveau paradigme (1989)

À partir de 1989, la fusion des corps techniques s'achève dans les DRIRE. La métrologie prenait un nouveau départ au sein des divisions « contrôles techniques ». L'activité métrologique en France est désormais « éclatée » dans diverses directions. La sous-direction de la métrologie s'occupe au sein du Ministère de la réglementation et des approbations de modèles (4), en liaison avec des laboratoires publics (principalement le LNE).

Les DRIRE sont chargées de l'agrément des organismes de vérification et de leur surveillance. En résumé et en un mot, l'État « fait-faire » mais sans « laisser-faire ».

Conclusion

Nous voyons que si le Service des Instruments de mesure (héritier du Service des Poids et Mesures) n'existe plus, la métrologie a toujours sa place dans l'architecture administrative. Elle a souvent suscité chez ceux qui s'y sont consacrés un attachement passionné. C'est peut-être, parce que comme le disait le grand physicien Georges Bruhat « la métrologie est une discipline intellectuelle riche et féconde ». Son étude et sa pratique permettent d'exercer au plus haut degré le doute méthodique, de hiérarchiser les valeurs (discerner le principal de l'accessoire) et d'associer le qualitatif au quantitatif.

Avec notre maître Francis Viaud, d'immortelle mémoire, nous dirons que pour « en apprécier l'incomparable saveur, il y faut un long parcours initiatique ». La métrologie est toujours vivante. Atropos ne tranchera pas encore le fil de ses jours.

Colloque élyséen

Charles Fabry « Qu'est-ce que mesurer ? Ce n'est pas donner le maximum de chiffres - C'est être en état de trouver, quand c'est utile, tout ce qui est défini par la nature même de ce que l'on mesure.

Il y a une École dont je ne comprends pas très bien les idées qui affirme qu'il faut arriver à penser avec les mains; je serais plutôt tenté de dire, inversement, qu'il faut manipuler avec son cerveau.

Dans cet ordre d'idées les opérations métrologiques ne sont pas seulement une chose industriellement utile, elles constituent aussi une excellente formation intellectuelle, manuelle, et même morale, car aucune autre discipline ne développe aussi directement la conscience professionnelle. »

André Léauté « La mesure n'est rien sans son interprétation, qui est une oeuvre de l'intelligence humaine ».

Pierre Giacomo « L'objet de la métrologie est finalement de préciser la signification de toute mesure et d'en déduire ce que l'on doit faire pour l'adapter à un objectif donné ».

Francis Viaud « Par l'application d'une loi mystérieuse qui défie le hasard, les erreurs s'ajoutent et tendent à croître et à se multiplier. Dans ces conditions, non seulement l'homme de la rue doit être protégé, mais, plus impérativement, il faut qu'il soit protégé contre les appareils, contre les autres hommes, contre lui-même. Et c'est là où, dans le monde des mesures, doit intervenir l'État et où il est toujours intervenu, aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire. ».


Notes :

  1. Les techniques modernes des contrôles de l'information, Paris, Dunod, 1952.
  2. Le contrôle statistique des fabrications, Paris, Eyrolles, 1961.
  3. Quality Control Handbook, New York, McGraw-Hill, 1961.
  4. Le décret de 2001 a permis de confier les approbations de modèles (examens de type) au LNE.