Association Les Amis de la Mesure
A tous les temps, à tous les peuples
Introduction Partie I Partie II Partie III Partie IV Bonus Annexes

L'histoire du mètre

Denis FEVRIER
Ingénieur de l'industrie et des mines

Les anciennes mesures de France

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les mesures étaient d'une extrême diversité. Des mesures de même nature et de valeurs voisines avaient des appellations différentes selon les provinces, voire les villes ou les villages d'une même région. À l'inverse, le contenu physique de mesures de même nom différait en général selon les lieux et aussi selon la corporation intéressée ou l'objet mesuré.

Une certaine uniformité avait régné au début de l'ère chrétienne, lorsque le pied et la livre de Rome se sont largement répandus en Europe. Mais l'extrême morcellement du territoire devenu depuis, la France, où le pouvoir était alors partagé entre un nombre considérable de seigneurs et de villes, a favorisé une évolution en vase clos des noms et des valeurs des mesures.

Il s'était ainsi formé, au sein de chaque groupe humain, collectivité territoriale ou corporative, un système de mesures approprié aux besoins du groupe, système souvent homogène si on se plaçait du seul point de vue du lieu ou du métier. Néanmoins, l'ensemble des mesures alors en usage en France peut être considéré comme un chaos informe.

De nombreux projets d'unification se heurtèrent ainsi aux résistances locales : Charles le Chauve (Édit de Pistres en 864), Louis le Hutin, Philippe le Long, Édits de François 1er sur l'aunage en 1540-1545, d'Henri II en 1557, « Suppliques des États généraux » en 1560, 1576, 1614, projets de Henri IV, puis de Colbert, tentatives de Laverdy en 1764, de Trudaine, de Marigny en 1766.

Les noms des anciennes mesures étaient, dans toutes leurs variantes, souvent très imagés, et attachés soit aux dimensions de l'homme (pied, pouce...), soit à ses aptitudes (journal : étendue de terre travaillée en un jour, galopin : quantité (variable!) de vin que l'on peut boire pendant un repas...) ou à des facteurs naturels (picotin : ration d'un cheval - 3,2 L d'avoine...).

Quoiqu'il en soit, au XVIIIe siècle, la multiplicité des mesures n'ayant entre elles aucun facteur commun était extrêmement gênante, notamment dans les activités administratives, commerciales et scientifiques.

Jusqu'en 1776, l'étalon prototype royal de longueur était la Toise du Châtelet fixée à l'extérieur du Grand Châtelet, détruit en 1802. Pour les poids, l'étalon était la pile, dite de Charlemagne, fabriquée vers le dernier tiers du XVe siècle à partir d'étalons remontant à Charlemagne suivant la légende, composée de 13 godets pesant en tout 50 marcs ou 25 livres. Cette pile est conservée au musée des arts et métiers à Paris.


Pile dite de Charlemagne

L'étalon primitif, qui aurait daté de l'époque de Charlemagne (?), s'était trouvé déformé au cours du premier tiers du XVIIe siècle par un affaissement du pilier qui le portait; il a été remplacé en 1668 par un nouvel étalon, qu'on fit d'ailleurs de 5 lignes (11 mm) plus court que le précédent afin de corriger la déformation de celui-ci. La nouvelle Toise du Châtelet était, comme la précédente, constituée par une barre de fer, terminée par deux redans dont la distance déterminait la longueur de la Toise.

C'est sur cet étalon de 1668, que furent ajustées en 1735 deux toises (fabriquées par C. Langlois, ingénieur du Roi pour les instruments d'astronomie) utilisées pour la mesure d'arcs de méridien, l'une employée à l'équateur (de 1736 à 1744) par Pierre Bouguer, Louis Godin, Charles-Marie de La Condamine, appelée plus tard toise du Pérou, l'autre employée en Laponie (de 1736 à 1738) par Pierre - Louis de Maupertuis, Alexis Clairaut, Charles Camus, Pierre - Charles Le Monnier, l'abbé Reginald Outhier, dénommée plus tard, toise du Nord. Cependant, la Toise du Châtelet, ne méritait pas une grande confiance car sa fabrication avait été assez rudimentaire, et elle était exposée aux chocs et à l'usure. Aussi, La Condamine proposa en 1747 d'adopter comme étalon prototype la Toise du Pérou (déposée au cabinet de l'Académie des Sciences au Louvre, puis conservée à l'Observatoire de Paris).

Le 16 mai 1766, Louis XV approuva cette proposition et chargea Tillet de l'Académie des Sciences, de faire exécuter 80 copies de cette toise, devenue Toise de l'Académie pour être envoyées aux procureurs généraux des Parlements.

C'est la longueur déterminée par la Toise de l'Académie qui a été utilisée pour définir le mètre provisoire en 1795 et le mètre définitif en 1799.

Rappelons que pour vérifier une mesure (de longueur), on l'introduisait entre les talons (de l'étalon), dont on usait lentement les faces internes. Il en résultait un allongement progressif de la distance séparant ces faces, c'est-à-dire de l'étalon lui-même.

Cet allongement avait incité les savants à chercher un étalon dans la Nature : ainsi serait-il possible d'en retrouver en permanence et sans difficulté la valeur. Ils refusaient donc la solution que plusieurs rois (Philippe Le Bel, Philippe Le Long, Louis XI, Louis XII, François Ier, Henri II, Louis XIV) et conseillers de la Couronne avaient, en vain, tenté de faire appliquer : rendre les unités de Paris obligatoires sur la totalité du pays.

Parmi les précurseurs, peuvent être cités :

  • Simon Stévin (inspecteur des digues au Pays-Bas) qui en 1585, exposa dans « la Disme » les avantages de la subdivision décimale des unités;
  • L'abbé Jean Picard (1620-1682), qui participa à la restauration de la toise du Châtelet en 1668, mesura par triangulation l'arc de méridien séparant Sourdon au sud d'Amiens de Malvoisine au sud de Paris, et proposa de prendre comme étalon la longueur du pendule battant la seconde;
  • L'abbé Gabriel Mouton (1618-1694), qui suggéra en 1670 d'adopter comme unité de longueur la virga, millième partie de l'arc du méridien correspondant à une minute;
  • Tito Livio Burattini (savant italien), qui appelle « metro cattolico » (in Misura Universale, 1675) la longueur du pendule battant la seconde, donnant ainsi, bien avant Borda, le nom de mètre à une unité.

La Création du système métrique

En 1789, la plupart des cahiers de doléances demandent l'uniformisation des poids et mesures : l'incohérence et la multiplicité des anciens systèmes sont l'?uvre de la féodalité.

L'instauration d'un système de poids et mesures unique à travers tout le pays fut immédiatement perçue par l'Assemblée Nationale Constituante comme un moyen puissant d'unifier la nation. De plus, suivant en cela l'esprit d'universalité développé par la philosophie du XVIIIe siècle, cette Assemblée souhaitait que ce nouveau système de poids et mesures puisse être adopté par tous les pays et soit tellement parfait qu'il ait une valeur éternelle : « à tous les temps, à tous les peuples » (1), telle était la devise, adaptée du discours de Condorcet, qui guida l'Assemblée dans ses travaux. Pour cela il fallait que le nouveau système de poids et mesures soit basé sur une unité ayant un caractère universel qui ne puisse être remis en question par aucun peuple de la terre et que cette unité soit déterminée avec suffisamment de précision pour qu'elle reste valable dans les temps à venir.

Le 9 mars 1790, l'évêque d'Autun, Talleyrand (1754-1838), reprenant une proposition de l'abbé Mouton en 1670 puis de Christiaan Huygens, propose de créer un nouveau système de mesures (stable, uniforme et simple), fondé sur la longueur du pendule simple battant la seconde à la latitude de 45°.

Le 8 mai 1790, l'Assemblée Nationale adopte le principe de l'uniformisation des poids et mesures. L'unité de base choisie est le pendule battant la seconde. Des délégués sont envoyés en Espagne, en Angleterre, et aux États-Unis, afin de fixer définitivement l'unité avec les gouvernements de ces pays. Charles de Borda, Lavoisier, Tillet et Condorcet composent la commission chargée de déterminer ce système de mesure.

L'Angleterre et les États-Unis d'abord favorables au pendule changent d'avis à la fin de 1790. Une nouvelle commission (à laquelle appartiennent désormais Laplace et Monge) préconise alors la mesure de l'arc terrestre (opération semblant plus facile et plus universelle).

Le 19 mars 1791, l'Académie des Sciences propose donc :

  • la division décimale pour les poids, les mesures et les monnaies;
  • la mesure de la grandeur du quart du méridien terrestre plutôt que la longueur du pendule qui faisait intervenir le temps et l'intensité de la pesanteur.

Le choix du système de mesure

Le 26 mars 1791, l'Assemblée (La Constituante) décrète :

« Considérant que, pour parvenir à établir l'uniformité des poids et mesures, il est nécessaire de fixer une unité de mesure naturelle et invariable et que le seul moyen d'étendre cette uniformité aux nations étrangères et de les engager à convenir d'un système de mesure est de choisir une unité qui ne renferme rien d'arbitraire ni de particulier à la situation d'aucun peuple sur le globe... adopte la grandeur du quart du méridien terrestre pour base du nouveau système de mesures qui sera décimal; les opérations nécessaires pour déterminer cette base, notamment la mesure d'un arc de méridien depuis Dunkerque jusqu'à Barcelone seront incessamment exécutées ».


Méchain et Delambre

Jean-Baptiste Joseph Delambre (1749-1822) et Pierre Méchain (1744-1804), astronomes, vont se charger de la mesure de l'arc du méridien par triangulation, méthode inventée par le Hollandais Willebrord Snellius au début du XVIIe siècle : il suffit de jalonner le méridien par un réseau de points constituant des triangles juxtaposés, deux triangles successifs ayant un côté commun, et de déterminer uniquement par des visées les angles de ces triangles. La mesure réelle d'un seul des côtés de l'un des triangles (la base) permet d'obtenir par le calcul la longueur de tous les autres, et par projection, d'obtenir la distance sur terre, au niveau de la mer, entre les points extrêmes. Il s'agit d'une combinaison de mesures géodésiques, d'arpentage et de mesures astronomiques.

Deux bases de référence d'environ 6000 toises (11,7 km) sont utilisées : l'une entre Melun et Lieusaint et l'autre entre Vernet et Salses (près de Perpignan);

Les mesures vont durer, en fait, de 1792 à 1798 !


Méridienne

Après bien des péripéties, les « cercles répétiteurs » (cercle de réflexion permettant la détermination d'un angle entre deux visées) de Borda et Lenoir, sont fabriqués en mai 1792. Méchain effectuera les relevés de Barcelone à Rodez, et Delambre de Dunkerque à Rodez. Plus de cent triangles, formant une chaîne ininterrompue, seront ainsi mesurés.

La suppression de l'Académie (8 août 1793), la guerre contre l'Espagne (déclarée le 7 mars 1793), gênent considérablement les travaux des astronomes.


Cercle répétiteur

Le système provisoire

La Convention n'attend pas la fin des travaux : utilisant les résultats des mesures effectuées en 1735 au Pérou par La Condamine, en Laponie par Maupertuis et en 1740 de Dunkerque à Perpignan par Cassini, elle adopte, pressée par le temps, un système provisoire (loi du 1er août 1793) :

  • Le nouveau système des poids et mesures, fondé sur la mesure du méridien de la terre et la division décimale, servira dans toute la République;
  • L'unité de mesure linéaire : dix millionième partie du quart du méridien terrestre est appelé mètre, nom adopté par Borda (donné par Auguste Savinien Leblond), (du grec metron : mesure) et vaut 3 pieds 11,44 lignes de Paris (soit la fraction 0,513 243 de l'étalon Toise de l'Académie, ancienne Toise du Pérou);
  • L'unité de poids sera la masse, baptisée à l'origine grave, (du latin gravis : lourd) d'un décimètre cube d'eau distillée à la température de la glace fondante.

En octobre 1793, les premiers modèles métriques sont présentés à la Convention.

Le 12 germinal an II (1er avril 1794), la Convention publie une « Instruction sur les mesures de la grandeur de la terre, uniformes pour toute la République et sur les calculs relatifs à leur division décimale ».

Après une période troublée, novembre 1793 - mai 1795, les astronomes qui avaient interrompu leurs travaux et s'étaient cachés pour échapper à la Terreur, reprennent leurs visées.


Instruction

Le système métrique décimal

La loi du 18 germinal an III (7 avril 1795), loi constitutive du système métrique décimal précise (art. 2) : « qu'il n'y aura qu'un seul étalon des poids et mesures pour toute la République; ce sera une règle de platine sur laquelle sera tracé le mètre qui a été adopté pour l'unité fondamentale de tout le système des mesures ».

En messidor an III (juillet 1795), un mètre étalon provisoire en laiton fabriqué par Lenoir, fut remis au Comité d'Instruction Publique.

La loi du 1er vendémiaire an IV (23 septembre 1795) prévoit l'échange des aunes contre des mètres pour les marchands parisiens. Elle ajoute à la loi du 18 germinal an III que les municipalités et les administrations chargées de la police feront plusieurs fois par an des visites dans les boutiques, magasins, places publiques, foires, marchés, pour s'assurer de l'exactitude des poids et mesures.

Les efforts pour la diffusion sont également faits dans les écoles, les instituteurs sont chargés d'enseigner le nouveau système à leurs élèves, auprès des administrateurs des départements pour qu'ils insistent sur la fabrication, l'inventaire des besoins, les tables de comparaison, la propagande dans les écoles.

En 1796 et 1797, Méchain opère à Perpignan et Carcassonne; Delambre, à Dunkerque et Bourges.

Des mètres étalons (provisoires) sont disposés dans les lieux publics; il reste encore à Paris deux mètres en marbre visibles, 36 rue Vaugirard et 13 place Vendôme. D'autres en fer sont visibles à Lyon, Agde, Montauban, Marvejols.

Les difficultés s'accumulent pour Méchain (maladie, signaux endommagés, intempéries...)!

En 1798, Delambre mesure la base Melun - Lieusaint (24 avril au 3 juin), puis achève les travaux entrepris par Méchain, sur la base Perpignan - Salses (28 juillet au 17 septembre).

Le 14 novembre 1798, les deux astronomes rejoignent Paris, tous leurs relevés enfin effectués.

En Prairial an VI (juin 1798), Talleyrand, à la demande de l'Institut National, invite les nations alliées et neutres à participer à la détermination des étalons définitifs.

Les étalons définitifs

Les mesures de l'arc du méridien par Delambre et Méchain, conduisent à fixer pour le mètre définitif une longueur de 3 pieds 11,296 lignes de la Toise de l'Académie (soit la fraction 0,513 074 de l'étalon Toise de l'Académie).

Le kilogramme définitif est la masse d'un décimètre cube d'eau distillée désormais à son maximum de densité, soit 4 °C°. Ce poids fut trouvé égal à 18827,15 grains du marc moyen de la Pile de Charlemagne.

Les unités sont enfin liées entre elles par des rapports simples et devenus décimaux.

Le 4 messidor an VII (22 juin 1799), les étalons prototypes du mètre et du kilogramme sont présentés au corps législatif, et déposés le même jour aux Archives de la République, et enfermés dans une armoire de fer... jusqu'à nos jours. Le mètre est (alors) une règle plate de section rectangulaire, étalon à bouts.

La loi du 19 frimaire an VIII (10 décembre 1799) les consacre comme étalons définitifs des mesures de longueur et de poids dans toute la République.

Le poinçon de la République doit être apposé sur les mesures neuves. Cette prescription est ordonnée aux vérificateurs par les lois du 18 germinal an III et 1er vendémiaire an IV. Ces poinçons ont dû être renouvelés à chaque changement de régime.

Après les lettres RF liées, l'illustration des poinçons deviendra une Liberté, une République, un fléau de balance, une abeille, un aigle, trois ou une fleur de lys, une couronne royale. Ce n'est qu'en 1849 que la marque « à la bonne foi » fait son apparition sous la forme d'une poignée de mains2. Elle a été employée jusqu'au début du second Empire. À la suite de contrefaçons, une circulaire du 20 décembre 1861 ordonne que ce symbole soit remplacé par « d'autres ayant pour sujet la couronne impériale ». Finalement, le 1er mars 1873 une circulaire impose définitivement les poinçons « à la bonne foi » puisque ce symbole est toujours gravé de nos jours sur les poids et mesures, lors de leur vérification.

Pour la vérification périodique, ce sont les lettres de l'alphabet, majuscules d'imprimerie, qui sont utilisées, en commençant par la lettre A à Paris en 1802. Elle fut réglementée par circulaire réglementaire du 23 août 1806 pour toute la France; pour 1806, ce fut la lettre E.

Les mésaventures du système métrique (1800-1839)

Souhaitant donner une nouvelle impulsion à la diffusion du système métrique, le gouvernement prescrivit, par un arrêté du 13 brumaire an IX (4 novembre 1800) : le système décimal des poids et mesures sera définitivement mis à exécution pour toute la République, à compter du 1er vendémiaire an X (23 septembre 1801)... et l'arrêté ajoutait :

« Pour faciliter cette exécution, les dénominations données aux poids et mesures pourront dans les actes publics, comme dans les usages habituels, être traduites par les noms français qui suivent... :

...Le kilogramme pouvait ainsi s'appeler la Livre
Le centimètre pouvait ainsi s'appeler le doigt
Le litre pouvait ainsi s'appeler la pinte... »

Par ce retour au vocabulaire traditionnel, le gouvernement espérait familiariser plus facilement les usagers avec le nouveau système... mais le nom ancien, ainsi repris désignait maintenant une quantité différente de celle à laquelle il correspondait dans le passé.

Les tolérances d'appellations admises par l'arrêté du 13 brumaire an IX étaient ainsi des sources constantes de confusion et de fraudes. Cette situation devait durer jusqu'en 1812. Elle se dégrada encore par le décret impérial du 12 février 1812.

Le 12 février 1812, est autorisé l'abandon de la division décimale et le retour aux subdivisions anciennes, par un décret qui précise : « Il ne sera fait aucun changement aux unités des poids et mesures de la France, mais il sera confectionné pour l'usage du commerce, des instruments de pesage et de mesurage qui présentent soit les fractions, soit les multiples desdites unités les plus en usage dans le commerce et accommodés aux besoins du peuple ».

Les textes d'applications (arrêté et circulaire du 28 mars et suivants) insistent sur le fait que « ces dispositions n'étant relatives qu'à l'emploi des mesures et des poids dans le commerce de détail et dans les usages journaliers, les mesures légales continueront à être seules employées dans tous les travaux publics, le commerce en gros, et toutes les transactions commerciales. Le système légal sera aussi seul enseigné dans les écoles publiques ». Il s'agit de « mesures simplement tolérées », portant toujours l'indication de leur correspondance en valeurs métriques, et dont l'usage devra faire l'objet d'un nouvel examen dans un délai de dix années.

Ce système de « mesures usuelles » prétendait faire accepter le système métrique en le replaçant dans un cadre « familier au peuple », mais ce cadre n'était familier qu'aux habitants de la Région parisienne.

Toutefois, en juillet 1814, le Ministère de l'Intérieur suscita une décision rapide du roi Louis XVIII : « L'établissement du système métrique sera continué sur le plan qui a été suivi jusqu'à présent ».

Ainsi, à partir de 1812 et jusqu'en 1839, les marchands ont pu utiliser :

  • Une toise de 2 mètres, se divisant en 6 pieds; le pied valant ainsi un tiers de mètre, se divisant en 12 pouces, le pouce en 12 lignes;
  • Un boisseau de un huitième d'hectolitre, ayant son double, son demi et son quart;
  • Une aune de 120 centimètres, se divisant en demis, tiers;
  • De plus la « livre » équivalait à environ 489 grammes en 1789, puis à 1000 grammes en 1800 et 500 grammes en 1812.

Un arrêté du 21 février 1816 rend obligatoire et exclusif pour la vente au détail de toutes les denrées et marchandises l'emploi des mesures usuelles (aune, boisseau...). Cette fois Napoléon 1er a renoncé au système décimal, a abandonné la base 10 pour les sous-divisions : moitié, quart, huitième !

Il régna aussitôt en France, une confusion extrême dans le pesage et le mesurage.

Heureusement, l'élite de la nation réagit. Les écoles continuent à enseigner le système métrique et l'arrêté de 1816 est abrogé en 1825, un « Recueil d'instructions sur les poids et mesures » paraît en 1827, et le 24 avril 1833, dans une circulaire, Thiers, alors ministre du commerce et des travaux publics, constate que si le système a progressé, l'usage des mesures usuelles semble entraver son application. Il reconnaît que certains vérificateurs, mal formés font mal leur travail..., il demande aux préfets de prévoir des tournées de surveillance après celles de vérification.

L'exposé des motifs d'un projet de loi en 1837 comportait le passage suivant :

« Le moment semble venu où la révocation des concessions faites en 1812 peut avoir un salutaire effet. Le peuple est aujourd'hui plus instruit; le système métrique, qui a continué à être enseigné dans les écoles est généralement connu; l'instruction primaire qui prend un si vaste développement le fera connaître avec bien plus de soin, et aux plus pauvres, dès qu'il sera constant qu'il est remis en vigueur. Tout indique qu'en rendant le système métrique obligatoire partout, et pour tous, en interdisant l'usage de tout autre système, la loi nouvelle n'exigera rien d'impossible, et établira définitivement l'uniformité des poids et mesures ».

la réhabilitation : la loi du 4 juillet 1837

Le Parlement adopta le projet, qui devint la loi du 4 juillet 1837 : « ... à partir du 1er janvier 1840, tous poids et mesures autres que les poids établis par les lois des 18 germinal an III et 19 frimaire an VIII, constitutives du système métrique décimal, seront interdits sous les peines portées par l'article 479 du code pénal ».

La loi du 19 frimaire an VIII, qui avait fixé la longueur définitive du mètre, et adopté comme étalons définitifs le mètre et le kilogramme déposés aux Archives, prévoyait également à son article 4 la frappe d'une médaille. Celle-ci ne fut réalisée qu'après promulgation de la loi du 4 juillet 1837, grâce à un mécène lyonnais, M. Gonon qui fera graver la médaille commémorative portant l'inscription souhaitée par la Convention pour montrer le caractère universel du système métrique : À TOUS LES TEMPS, À TOUS LES PEUPLES.


Médaille commémorative

Signalons que le système métrique décimal avait été adopté par la République helvétique en 1803, les Pays Bas en 1816, et par la Grèce en 1836.

Ce n'est qu'après l'adoption de la loi du 4 juillet 1837 que le gouvernement fit de véritables efforts pour généraliser la connaissance à l'étranger du système métrique en provoquant des échanges d'étalons de mesure avec un grand nombre de pays.

C'est surtout à l'occasion des expositions universelles (Londres 1851; Paris 1855 et 1867) que les avantages du système métrique commencèrent à être appréciés à l'étranger : autorisation en Angleterre : bil en date du 9 juillet 1864; le Reichstag l'introduit en Allemagne : 15 juin 1868.

L'association géodésique internationale, émit le souhait de voir se réaliser la construction « d'un prototype étalon du mètre ».

Le gouvernement français (Napoléon III) invita à Paris les savants délégués par leurs pays : 24 gouvernements acceptèrent. La réunion des délégués fut fixée au 8 août 1870. Mais en raison de la guerre franco-prussienne, cette commission dut ajourner ses travaux.

Ils reprirent du 24 octobre au 12 novembre 1872. La Commission adopta le principe de déduire la longueur du nouveau prototype à traits du mètre de celle de la règle déposée aux Archives de la République.

Le prototype du mètre est une règle, dont la section a la forme d'un X à talons, de longueur 102 centimètres, sur laquelle deux traits transversaux marquent les extrémités de l'unité. Elle a été imaginée par Henri Tresca, professeur de mécanique au Cnam.

La première conférence générale des poids et mesures se réunit à Paris en septembre 1889. Les prototypes internationaux furent placés le 28 septembre 1889, dans le dépôt souterrain du Pavillon de Breteuil... où ils sont toujours conservés.

le mètre des temps modernes

Précisons que la définition du mètre à partir de la mesure du méridien (1795) permet d'établir sa valeur à quelques dixièmes de millimètre près, soit de l'ordre de 10-4 et rappelons que l'incertitude relative associée à l'Étalon International (1889) est de 10-7.

La 11e Conférence Générale des Poids et Mesures (octobre 1960) a donné notamment une nouvelle définition du mètre : « ... longueur égale à 1650763,73 longueurs d'onde dans le vide de la radiation correspondante à la transition entre les niveaux 2 p10 et 5 d5 de l'atome de krypton 86 ».

Le Comité international des Poids et Mesures indique une précision de 10-8 à propos de l'unité de longueur.

Le décret n° 61-501 du 3 mai 1961 est le texte fondamental relatif aux unités de mesure.

La 17e Conférence Générale des Poids et Mesures a choisi en 1983, une nouvelle définition du mètre qui devient : « ... la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière pendant 1/299792458e de seconde ». La réalisation du mètre peut atteindre ainsi une exactitude relative de 10-10 ou 10-11.

Ainsi, les conceptions initiales des fondateurs du système métrique ont été respectées : le mètre étalon est naturel, invariable, reproductible en tous temps et tous lieux, et ne renferme rien de particulier à aucun peuple.

Discours de Condorcet, salle du manège, 26 mars 1791

« L'Académie des sciences m'a chargé d'avoir l'honneur de vous présenter un rapport sur le choix d'une unité de mesure. Comme les opérations nécessaires pour la déterminer ensuite demanderont du temps, elle a cru devoir commencer son travail par cette question, et la séparer de toutes les autres. L'opération qu'elle a proposée est la plus grande qui ait été faite, et elle ne peut qu'honorer la nation qui en ordonnera l'exécution. L'Académie a cherché à exclure toute condition arbitraire, tout ce qui pourrait faire soupçonner l'influence d'un intérêt particulier à la France, ou d'une prévention nationale ; elle a voulu en un mot, que si les principes et les détails de cette opération pouvaient seuls passer à la postérité, il fût impossible de deviner par quelle nation elle a été exécutée. L'opération de la réduction des mesures à l'uniformité est d'une utilité si grande ; il est si important de choisir un système qui puisse convenir à tous les peuples ; le succès de l'opération dépend à un tel point de la généralité des bases sur lesquelles ce système s'appuie, que l'Académie n'a pas jugé pouvoir s'en rapporter aux mesures déjà faites, ni se contenter de la simple observation du pendule ; elle a senti que travaillant pour une nation puissante, par les ordres des hommes éclairés, et embrassant dans leurs vues tous les hommes et tous les siècles, elle devait s'occuper moins de ce qui serait facile, que de ce qui approcherait le plus de la perfection,elle a cru enfin, qu'une grande opération qui annoncerait le zèle éclairé de l'Assemblée nationale pour l'accroissement des lumières et le progrès et la fraternité des peuples, ne serait pas indigne d'être accueillie par elle. »

Anecdote : Pourquoi le « retour en arrière » de 1812 ?

À partir de 1986, les ex-bureaux des instruments de mesure ont commencé à retourner à la Section matériel et mesures de précision (SMMP) à Ivry leurs étalons de longueur et de volume. Louis Marquet, accompagné de MM. Moreau (retraité du BIPM) et Pommier (Société métrique de France) venait examiner tous ces étalons pour connaître notamment leur date de fabrication et qui les avait réalisés.

J'étais à l'époque chef de la SMMP et Louis Marquet venait toujours me voir avant d'entreprendre ses travaux. Voici l'explication qu'il m'a donnée pour le décret du 12 février 1812 et l'arrêté du 28 mars 1812.

Les récoltes de 1811 avaient été mauvaises. Le prix du blé ne cessait de monter dès l'automne de cette année. En guerre contre l'Angleterre, la France ne disposait plus d'une flotte suffisante pour aller chercher du blé en Amérique du Nord ce qui aurait nécessité des convois protégés par des navires de guerre que nous n'avions plus en nombre suffisant après le désastre de Trafalgar.

L'Europe continentale, en grande partie occupée par nos troupes, ne devait pas être en mesure d'apporter le complément qui aurait été nécessaire.

L'Empire qui avait, selonLouis Marquet, déjà décidé l'intervention en Russie destinée à obliger ce pays à respecter le Blocus continental, demanda aux préfets quel était le moyen de remédier à cette situation. Ceux-ci indiquèrent que sur les marchés on reprochait aux nouvelles mesures d'être responsables de la hausse des prix et qu'un retour aux anciennes unités permettrait de calmer la situation. Le décret du 12 février 1812 fut donc pris suivi par l'arrêté du 28 mars. Le prix du blé cessa de monter puis baissa. Les préparatifs de la Campagne de Russie purent alors commencer mais l'Empereur voulant être sûr qu'il n'y avait plus de problème différa le départ de quelques semaines ce qui, toujours selon Louis Marquet, fut fatal car il était alors trop tard pour entreprendre une telle campagne. Il concluait donc en affirmant que la Campagne de Russie avait été perdue à cause du système métrique.


Notes :

  1. Titre de l'ouvrage.
  2. C'est ce symbole qui figure à la page de couverture de cet ouvrage.