Association Les Amis de la Mesure
A tous les temps, à tous les peuples
Introduction Partie I Partie II Partie III Partie IV Bonus Annexes

La métrologie, une activité immémoriale

Laurent BALAHY
Ancien élève de l'école supérieure de métrologie
Marie-Ange COTTERET
Docteur en Sciences de l'éducation
Bernard PILLETTE
Technicien supérieur de l'industrie et des mines

Introduction

Pendant des millénaires, l'homme mesure le monde qui l'entoure à l'aide de ce qu'il a de plus sensible : son corps. L'homme-étalon utilise la longueur de son pouce, celle de son doigt, de sa main, de son avant-bras, la contenance de ses bras, la distance de ses bras écartés, de son pied, de ses pas. Il prend pour étalon sa capacité de labour, sa capacité de fauchage en un jour, sa capacité de marche en deux heures, le poids et la température de son corps, la portée de sa voix, celle de sa flèche tirée de son arc' Le corps humain contient les premières unités de longueur. L'homme utilisa un ensemble d'unités reliées entre elles par des règles simples de subdivision et simultanément il développe la numération. Rappelons pour l'anecdote, que les chiffres arabes sont indiens !

De nombreux systèmes de mesure utilisés à la surface du globe ont évolué à travers le temps et l'espace. Certains ont disparu, d'autres sont nés. Notre environnement culturel nous lègue une langue première et un système de mesure qui nous permet d'évaluer le réel, de structurer notre sensible et par là même de communiquer des valeurs.

Les civilisations, les symboles et les mythes évoluent, mais quelques principes métrologiques ancestraux restent inchangés. Nous partageons aujourd'hui encore une commune mesure avec « les vieux habitants de la Mésopotamie » (1) ayant vécu 3 millénaires avant notre ère. Les mesures du temps, la semaine de sept jours, la division de la journée en heures, minutes et secondes ont une même base sexagésimale. Nous divisons toujours comme eux le cercle en 360° et nous calculons les angles comme eux. Comme les très anciens, nous établissons des « références » pour définir les unités fondamentales. Le talent est une unité pondérale babylonienne. Cet étalon est, d'après Lenormant (2), le poids d'un cube d'eau de l'Euphrate ! Construit en métal précieux, le talent servait également de base à la monnaie babylonienne.

Mesurer, une contribution à la civilisation

L'histoire de la métrologie est intimement liée à celle de l'homme. Elle assiste et oeuvre aux fondements de la civilisation. En effet, dans l'organisation de chaque peuple, le besoin de mesurer, et donc de métrologie se retrouve comme une constante à travers le temps et ceci depuis les premières sociétés où elle joue un rôle fonctionnel et aussi politique, symbolique et religieux.

En Inde, en Mésopotamie (3), ou en Chine, les hommes basent leur numérotation sur les doigts de la main et utilisent les multiples 2, 5, 10, etc. D'autres civilisations se fondèrent sur les opérations simples du double et du triple, donnant les multiples 2, 3, 6, 12, 18. Les doigts se prêtant mal aux nécessités des méthodes de calcul mental, ces sociétés « décimales » ont été contraintes de développer des outils tels les bouliers ou des règles écrites de calcul, les mathématiques.

Ce n'est que petit à petit que la culture métrologique se construisit sur des bases abstraites telles que nous les retrouvons déjà en Mésopotamie ou en Chine plusieurs millénaires avant notre ère et qu'elle se développe encore aujourd'hui. Cependant, très tôt, les Chinois, nous le verrons plus loin, ont eu une approche beaucoup plus technique de la métrologie en utilisant très tôt le couple unité/instrument.

L'homme depuis des temps immémoriaux se procure ce qui lui manque, ce qu'il ne cultive pas, ce qu'il ne fabrique pas, ce dont il ne dispose pas en général. L'échange et le troc impliquent la comparaison des biens et des denrées en quantité ou en qualité.

Et comparer c'est mesurer.

Dans les systèmes marchands, le grain, l'huile, le sel, le vin passent ainsi d'un propriétaire à un autre, équitablement quantifiés. Mais, l'homme à également besoin de tissus, de métaux ou de bois. Il faut donc peser, mesurer des longueurs et des surfaces, inventer de nouveaux instruments, de nouvelles références. La mesure des longueurs est sans doute apparue avant que l'homme n'ait l'idée du pesage, mais nous n'avons aucune certitude concernant ce fait. Sa palette d'instruments, c'est sur son propre corps que l'homme va la trouver. Les unités de longueur utilisées par les civilisations antiques sont les mêmes, ou presque : la coudée, le pas, la hauteur d'homme. Ces mesures sont adaptées, par leur diversité, aux différentes dimensions considérées. Elles sont pratiques par le fait que l'homme les possède sur lui partout où il va. Ces mesures représentent la moyenne prise sur plusieurs individus et en assurent ainsi une certaine constance.

Cependant, il serait hâtif de considérer que ces systèmes de mesure des longueurs furent sommaires. Les hommes ont très vite remarqué que le pied de l'homme représente en général la sixième partie de sa hauteur, que sa hauteur valait à peu de chose près son envergure, ou que la distance du coude au bout des doigts est le quart de l'envergure et encore que la largeur d'un pouce correspond environ (4) au douzième du pied alors que la largeur du poing en représente le tiers. D'autres systèmes, d'usage encore récent, en ont tiré une application directe.

Des études précises faites d'après les collections du British Museum apportent des informations importantes sur les systèmes phéniciens, égyptiens, romains : tous utilisent des unités de longueur nommées d'après les parties du corps humain.

Sur les routes commerciales, les Babyloniens et les Assyriens ont une unité de distance commune : le bèru ou « heure-double ». C'est la distance parcourue par un homme pendant deux heures de marche. Le bèru a un sous-multiple : la coudée. Appartenant à un système métrologique ancien, le bèru est de valeur différente suivant les lieux et n'a donc pas de valeur unique.

Le corps humain a effectivement donné aux hommes ses premières unités de longueur. Les constatations ont rapidement conduit à utiliser un ensemble d'unités reliées entre elles par des règles simples de subdivision. Mais l'homme a également et simultanément développé la numération.

Les proportions simples s'adaptent mieux à une approche pratique de la mesure et à des relations entre unités, mais aussi, ce qui est caractéristique des civilisations orientales et européennes, à relier la mesure à l'homme et à développer une certaine symbolique.

Pour compléter les mesures anthropométriques, la principale richesse du monde rural et base de l'alimentation pour la plus grande partie de l'humanité pendant des millénaires, le grain, et particulièrement le grain de blé ou d'orge est mesure de poids, de longueur, de surface et de volume. Le kilogramme pesait à l'origine « 2 livres 5 gros, 15 grains de la livre de Paris d'après la Pile dite de Charlemagne (5) qui servait d'étalon. »(6)

Au Moyen âge le « doigt » était pour les Musulmans la mesure de « six grains d'orge serrés ventre contre dos, chaque grain en largeur, devait lui même être équivalent à six poils de la queue d'un mulet ! »(7)

Au Moyen âge en France, le « pouce » est la mesure de douze grains d'orge bien nourris joints ensemble, en large et non en long. En Chine 8 sous les Tang, un justu est un étalon de longueur équivalent à « un grain de millet du Nord, de taille moyenne, pris dans le sens de sa largeur »(9).

Revenons aux constatations faites au British Museum. Les Égyptiens ont choisi leurs unités pour faciliter les calculs par subdivision et multiplication. L'unité étalon retenue a donc été la coudée. Une coudée vaut environ 18 pouces ou 6 palmes. Un homme moyen mesure 4 coudées. Pour contourner l'imparfaite régularité des proportions humaines, les Égyptiens ont eu recours aux étalons, en l'occurrence à la coudée du Pharaon. L'usage de la coudée était imposé sur tout le territoire d'influence du souverain délimitant plus précisément celui-ci que des frontières. Une analyse faite par W. Airy, au début du XXe siècle, laisse penser que l'usage de l'unité étalon était la preuve irréfutable de la soumission du peuple au pouvoir royal. Ce système de mesure d'influence a été repris et perfectionné par les Phéniciens, puis par les Romains.

Airy signale que Nabuchodonosor procédait lui-même au contrôle des instruments de mesures; les « Édiles », jeunes magistrats romains, apposaient le sceau impérial sur les étalons et en vérifiaient la diffusion. La filiation entre le système romain et le système égyptien est, selon Airy, complet, jusqu'à la valeur des étalons coïncidant au pour cent près.

L'apparition d'étalons de mesure des longueurs semble coïncider, dans de nombreuses contrées avec ceux de capacité. Néanmoins il est intéressant de remarquer que, en première approche, le lien entre longueur et volume ne s'est absolument pas imposé. Il fallait une unité également liée au corps humain, transportable et adaptée aux denrées liquides échangées. C'est probablement sur la valeur de la quantité de boisson nécessaire à un repas que l'unité équivalente à la pinte a été adoptée.

L'idée de la balance n'est certainement pas non plus celle d'un seul homme, mais celle de différents peuples, indépendamment et dans leur diversité. Il est d'usage d'attribuer au geste de comparer, la comparaison naturelle de deux objets pesants placés dans chacune des mains, l'invention de la balance à fléau. On retrouve la balance à fléau dans les hiéroglyphes des monuments égyptiens, dans les inscriptions cunéiformes trouvées dans les cylindres babyloniens.

La balance existait, il y a au moins 5000 ans. Babylone, dès le troisième millénaire av. J.-C. disposait d'un système pondéral extrêmement perfectionné. Le « talent » de Babylone valait le poids d'un cube d'eau dont le côté avait un pied de long.

En Égypte, la balance revêt un caractère sacré. Elle est représentée dans les textes religieux et sur les parois des chambres funéraires. Dans le Livre des Morts (2000 ans av. J.-C.), elle a la forme d'une balance à deux plateaux et elle sert à la pesée des âmes. Elle joue aussi un rôle important dans le calcul de l'impôt dû au roi. Et comme nous le verrons plus loin, la pesée des gens soupçonnées de sorcellerie avait lieu en Flandres au XVIIe siècle.

Les systèmes de poids et mesures vont donc se développer à profusion dans leur diversité jusqu'à ce que le système métrique décimal ne soit offert « à tous les temps et à tous les peuples » par les savants des Lumières et mis en oeuvre par les Révolutionnaires.

Les monnaies sont nées de ce concept et l'histoire des monnaies est complètement liée à l'histoire des mesures jusqu'à la fin du Moyen Âge, tout au moins en ce qui concerne l'Occident.

Ces quelques pages n'ont ni la vocation ni la prétention de retracer ou d'analyser la part de la métrologie dans les différentes civilisations, mais, à travers quelques exemples, parfois inattendus, de rappeler que la métrologie est un très vieil art et une science dont nous voulons garder et perpétuer le souvenir et assurer la diffusion sous ses formes actuelles.

Même s'il est difficile de dater ou même d'identifier les premiers instruments de mesure, certains indices nous donnent néanmoins des informations importantes.

C'est à partir de 3500-2900 av. J.-C., que les premières grandes villes apparaissent. Elles sont administrées par un roi-prêtre qui est à la fois un chef spirituel et politique. Le développement des Cités-États de la civilisation du Proche-Orient ancien repose sur le développement des échanges économiques. Les nouvelles formes d'économie transforment les activités sociales liées à la production, à sa gestion, son organisation et à sa direction. Apparaissent des calendriers et des modes différents de reconnaissance sociale.

La redistribution de la production, la levée des impôts, l'échange des surplus sur les marchés, les transactions avec les pays voisins entraînent la nécessité du comptage et de la métrologie. La protection des producteurs et celle des greniers nécessitent des gens d'armes. La bureaucratie fiscale, juridique et notariale se développe et nécessite des enseignements (10).

Les archives écrites des Mésopotamiens parvenues jusqu'à nous sont très nombreuses. Sur les tablettes d'argile (ou en matériau plus dur), les anciens habitants de la Mésopotamie consignent à peu près tout ce qui fait l'objet de transactions. Ils écrivent les quantités échangées : grains, huile et de matériaux nécessaires à la construction ; le paiement des salaires en nature ; la surface des champs ; le prix d'une maison et ses conditions de vente, les offrandes religieuses.

Tablettes de comptabilité mésopotamiennes


Tablette de comptabilité 3100 - 2850 av. J.-C. Louvre


Tablette de comptabilité Fin IVe millénaire av. J.-C. Louvre

Les plus vieux poids de pierre retrouvés en Mésopotamie sont en pierre polie et, s'ils fournissent des indications sur les poids utilisés à la fois en Babylonie et au-dehors, ils ne sont pas marqués. L'argent mésopotamien était constitué de barres d'argent anonymes que l'on pesait. Que les plus anciens poids et les anciennes « monnaies » ne soient pas marqués est un fait remarquable. Ce fait suppose une organisation métrologique fiable pour que la « monnaie-poids » soit garantie lors des échanges. Ainsi, vers 1750, la ville d'Ur avait au moins un vérificateur des poids et mesures : Sin-uselli. Il est question de lui dans une bulle retrouvée dans une jarre de Larsa.

Dans le Code d'Hammourabi, des sanctions sont prévues pour les fraudeurs.

« Powell a cité le paragraphe 108 des Lois de Hammourabi (1792 - 1750 av. J-C.), qui prévoit qu'une tenancière de cabaret qui refuserait d'accepter de l'orge en paiement de bière et qui ramasserait de l'argent en utilisant un poids de pierre plus lourd que le poids standard serait jetée à l'eau. » (11)

La pratique des poids marqués apparut plus tard. Le Louvre conserve une série de poids dont un poids en diorite de 2,520 kg, marqué « 5 mines légales » (12) inscrit au nom de Shu-Sin, roi d'Ur. La diorite est une variété de granit aux pouvoirs rayonnants à laquelle on attribue des propriétés mystiques; c'est la pierre des leaders religieux ou charismatiques. Un autre poids en diorite de 248 g, marqué « mine »13 de 2094 - 2047 av. J.-C. était utilisé dans le temple dieu-lune à Ur. Ce poids porte l'emblème du dieu-lune, le croissant lunaire. Datant du deuxième millénaire avant notre ère, des poids de pierre de formes diverses ont été retrouvés sur le site de Suse.

Nous savons aussi que Suse fut, à la fin de la période d'Uruk, un important site commercial sur la route d'Iran, là où commence la route d'Asie. Le Louvre conserve une série de poids en forme de canard (14) de cette époque. Les poids, alors, n'avaient pas de forme standard. Ils pouvaient être ronds en pierre polie, en forme d'olive, représenter des animaux ou des têtes humaines. Ils pouvaient être marqués ou non.

Les plus vieux poids de pierre


Poids tete d'homme Louvre


Poids Olive Louvre

Le système économique égyptien diffère fondamentalement de sa grande voisine la Mésopotamie. Alors que la Mésopotamie développe ses échanges internationaux sur une base d'échanges marchands, l'Égypte n'entre pas dans une économie de marché. La pratique intérieure est basée sur une économie dite de redistribution.

Dans cette organisation, l'ensemble de la production agricole et manufacturée est collecté par une administration centrale qui redistribue à chacun et suivant son rang une sorte d'allocation journalière. Chaque ouvrier reçoit une sorte d'« unité standard journalière » de grain et de bière. D'après Bleiberg, le salaire moyen journalier est calculé d'après cette unité. Elle vaut environ 10 pains et de 0,33 à 2 mesures de bière pour un ouvrier. Et, suivant le rang ou la qualification des personnes, elle peut être multipliée de 2 à 50 fois. On trouve aussi la « journée de temple », unité représentant 1/365 des offrandes.

L'arpentage ou la pesée sont des pratiques anciennes en Égypte. L'astronomie, la géométrie et la métrologie y étaient fort bien connues. Les bâtiments et les pyramides, dont la première a été érigée vers 2600 ans av. J.-C., attestent de ce fait. Il semble impossible de concevoir de semblables constructions sans système métrologique cohérent. Les Égyptiens ont été de très grands astronomes. Aujourd'hui encore, il suffit de regarder toutes les conjectures faites sur leurs connaissances astronomiques mises en oeuvre dans le choix de l'emplacement, la position et les formes de construction des pyramides. Les Égyptiens inventent des instruments de mesure ingénieux comme le nilomètre.

Le nilomètre permettait d'évaluer l'ampleur que prendrait la crue du Nil et aux scribes d'en déduire le montant des redevances dues par chaque famille ou groupe de familles exploitant la terre. L'ouvrage est constitué par une volée de marches creusées sur la berge du fleuve, chacun des paliers constituant une mesure. Celle-ci indique l'ampleur de la crue et en même temps et renseigne les agents du pouvoir sur la fertilité annuelle des terres inondées.

Cérémonie de la psychostasie

La mesure est inscrite dans les rites religieux d'Égypte. Osiris préside à la psychostasie. Le coeur est siège de l'âme pour les Égyptiens. Lors des funérailles, il est posé sur un des plateaux d'une balance sacrée, la Maât, ou plume de la Vérité sur l'autre. Si le c'ur du défunt est plus lourd que la plume de la vérité, il est dévoré par le terrible dieu Ammit.


Psychostasie

La Route de la Soie, reliant la Chine à la Méditerranée est sans aucun doute la première des « mondialisations » économiques. Elle fonctionne entre l'IIe siècle av. J.-C. et la conquête islamique vers le huitième siècle de notre ère mais les débuts du commerce au long cours commencent à l'époque mésopotamienne et se prolongent après la conquête islamique, au moins jusqu'à la fin du XVe siècle, au début de la Renaissance. Cette route est donc un champ d'observation particulièrement intéressant pour l'histoire de la métrologie car même si les données disponibles sont fragmentaires, elles s'étendent sur une période considérable.

Les documents archéologiques attestent bien avant les écrits de l'importance des routes commerciales et de la vitalité du commerce international dès la fin du quatrième millénaire avant notre ère.

À travers le temps, on ne peut qu'admirer sa capacité d'adaptation aux peuples et aux régions. Dans la Revue de Métrologie de février 1931, un article sur les unités primitives du Siam nous rapporte, par exemple, que l'unité de poids était le coquillage (la caurie) et que l'unité de volume était le panier. Au Laos, pays de rivières, les anciens prirent comme unité de mesure la distance parcourue en pirogue en une journée.

La Chine

La légende dit de Yu (IIe millénaire av. J.-C.) qu'il parcourut le monde jusqu'à ses extrémités, qu'il le stabilisa par cinq montagnes sacrées situées aux points cardinaux et au centre. Il mesura l'espace et il en fit une carte qu'il reproduisit sur neuf chaudrons de bronze.

D'après M. Chenlott C. Wu : « Dès le début de la civilisation chinoise, l'unification des poids et mesures fut une préoccupation très importante. On retrouve les premiers étalons jusqu'en l'an 2700 avant J.-C. Le fondateur de l'empire chinois, Huang-Ti, fixa Cinq mesures : la distance entre deux noeuds d'une tige de bambou produisant un certain son déterminé était prise comme étalon de longueur. Un bambou creux capable de contenir 1200 grains de riz était pris comme unité de capacité et cent de ces unités formait un litre antique. Le poids de 1200 grains était pris comme unité de masse et 16 fois ce poids formait la livre antique.»

Aux débuts de chaque dynastie, rien n'était considéré comme plus important qu'adopter un nouveau système d'étalons. Les savants proposaient les étalons au gouvernement qui choisissait et promulguait un décret d'application.

Pendant les quarante siècles de l'histoire chinoise, les étalons de poids et mesures furent officiellement changés une trentaine de fois, les variations pour les longueurs s'échelonnant entre 20,5 cm et 34,3 cm. Cependant, les poids et mesures utilisés par le peuple ne correspondaient jamais avec les étalons officiels.

L'unification du système des poids et mesure allait être le fait de la République, montrant ainsi sa supériorité scientifique et son sens de l'équité face à l'empire.

Le système métrique fut introduit en Chine d'une façon originale. Il fut mis en concurrence avec le système ancien. En 1915, une loi des poids et mesures fut promulguée : elle comportait deux systèmes, l'un appelé A qui était l'ancienne mesure des entrepreneurs, et le système B qui était le système métrique décimal.»(15)

Les Phéniciens

Pour leurs travaux en charpenterie marine, pour construire et réparer leurs bateaux les Phéniciens utilisaient des gabarits « standards ». Deux navires puniques du IIIe siècle av. J.-C. ont été retrouvés sur un fond marin au Nord de Marsala, ils attestent de cette technique de construction. En effet ont été retrouvées des pièces de bois identifiées comme étant des pièces détachées, car à côté de ces objets ont été retrouvées des lettres de l'alphabet punique et des lignes-guides servant aux charpentiers. Cependant, bien qu'ils utilisent une métrologie et une certaine normalisation, les Phéniciens troquent régulièrement des marchandises avec les indigènes côtiers.

Les Grecs

Pour les Grecs, « L'homme est la mesure de toute chose ». Mis en scène par Platon, Socrate s'adressant à Protagoras dit en consistance que si le salut de l'homme est liée à sa capacité de « méthode de mensuration, il faut à coup sûr que ce soit un art et une science. »(16)

Les Romains

Les mesures de longueur et de distance romaines sont les pes, palmus, digitus, cubitus, passus, décempeda, actus, staduim, milliarium1. (17)

Les mesures d'aire sont, pes quadratusou pied carré, décempeda quadratus ou perche carrée etc. La mesure de volume, l'amphore ou pied cube, a un rapport avec la livre (libra), un rapport : un quatre-vingtième de la masse d'eau contenue dans l'amphore ou pied cube représente la livre.

En Gaule

En Gaule, les nations barbares apportent avec elles, leurs organisations politiques, leurs coutumes et leurs systèmes de mesure qui coexistent sur un même territoire. Par exemple, dans un même lieu, un Franc peut être jugé par une loi franque et un Gaulois par une loi gauloise, bien que les deux appartiennent à une même nation. Les distances semblent avoir par endroit été indiquées en milles romains ou en lieues gauloises.

Sous Charlemagne

Au VIIIe siècle, même si elles gardent leur ancienne appellation romaine, les mesures n'ont plus de valeur fixe. Pour construire l'unité de son Empire et faire régner la paix intérieure, Charlemagne commence à réglementer la métrologie dès 789, c'est-à-dire exactement mille ans avant la Révolution française. Il unifie les poids, les mesures et les monnaies. Quasiment vingt ans sont nécessaires pour mettre en application son nouveau système métrologique unifié qui ne dure que le temps de son règne. Parallèlement à l'unification des mesures, Charlemagne consolide l'éducation qui existait déjà sous les Mérovingiens, au moins sous la forme que l'on appelle l'École du Palais. Les jeunes aristocrates, en tant que futurs défenseurs et administrateurs de la royauté, sont formés par les maîtres entretenus par les cours mérovingiennes puis carolingiennes.

Mesurer pour connaître

Connaître le monde : l'esprit scientifique n'a eu de cesse, au fil des siècles, d'en faire un objectif central. Dans cette quête, la métrologie a sans doute été une des alliées les plus précieuses de l'homme et du savant.

C'est par quelques anecdotes historiques que ce rôle de la métrologie sera ici illustré. Il n'est pas de domaine scientifique dans lequel la métrologie n'existe pas, son rôle étant de fournir au scientifique des données fiables sur des phénomènes qu'ils observe et qu'il souhaite comprendre. Pilier de l'observation, de l'analyse, puis de la validation, la métrologie est un outil fidèle entre la raison de l'homme et la compréhension de l'univers.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que la nécessité de réaliser des transactions entre les hommes a donné naissance à l'art, puis à la science de la mesure. Mais le vecteur de la curiosité va entraîner l'homme sur les voies les plus diverses : établir des cartes pour se diriger sur la terre et la mer, connaître le mouvement des astres pour deviner les saisons et les humeurs des dieux, mesurer et calculer les éléments de construction ou encore quantifier les durées. Ici encore, tous les peuples du monde ont poursuivi la même démarche, penser des instruments, les construire et mesurer pour tenter de comprendre les phénomènes observés ou détectés.

Quand l'homme a-t-il établi les premières cartes géographiques ? Avec quel moyen y est-il parvenu ? Nous ne disposons pas de réponses précises, mais les cartes établies en Grèce, quatre siècles avant J.-C. en disent long sur la maîtrise de la géographie à l'époque.

La géographie était alors la science d'application des astrologues (ou astronomes) mathématiciens. Pour cela, les Grecs ont développé des techniques de mesurage et un système d'étalons de longueur qui forcent l'admiration, au vu, par exemple, de la carte du bassin méditerranéen d'Hérodote vers 450 av. J.-C.

Eratosthène (vers 275-195 av. J.-C.) mérite une attention particulière. Il est l'auteur d'une « Géographica ». Cette première oeuvre à porter ce titre a été perdue mais de nombreuses références restent disponibles. Fondateur de cette science, il est célèbre pour avoir calculé la circonférence de la terre avec une marge d'erreur d'à peine 1 %. Ératosthène a utilisé l'arpentage en combinant la métrologie des longueurs avec la géométrie. Sa méthode consiste à quadriller le sol en longitudes et latitudes en se servant de la fixité de certains astres et des ombres laissées par le soleil à heures fixes. En s'appuyant sur un arpentage rigoureux, il parvient à limiter les erreurs de report des stades (unité de l'époque) par la quadrangulation.

C'est la « Géographia » de Ptolémée (vers 100-170) qui nous permet d'obtenir des précisions sur ces techniques antiques qui perdureront jusqu'au XVIe siècle. Eratosthène, Alexandre le Grand, puis Ptolémée, disposaient d'un corps de mesureurs spéciaux, chargé d'évaluer les distances. Certains de ces mesureurs eurent même, par leur fonction, une certaine célébrité et un certain prestige. Alexandre le Grand était toujours accompagné de deux d'entre eux, Béton et Diognète, qui ont contribué par leurs multiples mesures à cartographier une grande partie de l'Occident et de l'Orient.

Sans doute, Delambre et Méchain (18) dans leur périple de Dunkerque à Perpignan ont-ils eu une pensée pour ceux qui, vingt siècles auparavant, eurent la tâche de mesurer un arc de méridien. Pendant des siècles, les astronomes grecs vont inventer les méthodes les plus astucieuses pour mesurer le ciel. La distance de la Terre à la Lune a fait l'objet d'une première estimation, assez précise, par Ptolémée en 150.

Ptolémée a supposé que, le soleil étant éloigné de la Terre, l'ombre de cette dernière a la forme d'un cylindre dont le diamètre est donc celui de la Terre elle-même. Lors d'une éclipse totale de Lune, dans le cas où l'éclipse serait centrale, c'est-à-dire quand le centre de la Lune rencontre l'axe de l'ombre, le temps mis par la Lune pour traverser entièrement le cylindre de l'ombre de la Terre vaut quatre fois le temps mis par la lune depuis son entrée dans le cylindre jusqu'à sa disparition totale. Son diamètre est donc le quart de celui de la Terre. Cette astuce lui permit de mettre à profit une méthode tout aussi simple et brillante mise au point par Aristarque de Samos (300 ans av. J.-C.). Ce dernier détermina le rapport des distances de la Terre au Soleil et à la Lune.

Il remarqua qu'au moment d'un quartier, la Lune, le Soleil et la Terre sont au sommet d'un triangle rectangle dont le grand angle (alpha) peut être mesuré en plantant un bâton dans le sol et en mesurant son ombre. Il en déduisit le rapport TL/TS. Ptolémée a ainsi mesuré la distance de la Terre à la Lune.

La science des mesures recèle des centaines de méthodes toutes plus astucieuses, vérifiées par une collaboration des savants, des métrologistes et des constructeurs d'instruments de précision. Les uns apportant l'intelligence pure, les autres un certain amour de la précision, leur association engendre des miracles scientifiques.

L'exemple de la première mesure de la vitesse de la lumière par l'astronome Roemer mérite à ce titre d'être conté.

Roemer, en 1675, connaissait la distance de Jupiter à la Terre. Il détermina avec précision que la Terre effectuait douze rotations autour du Soleil quand Jupiter n'en effectuait qu'une seule. Il mesura la durée de rotation du premier satellite de Jupiter et calcula le temps nécessaire à ce satellite pour entrer puis sortir du cône d'ombre de Jupiter. À sa grande surprise, la réapparition du satellite était en retard de 16' 76' sur l'instant prévu, il comprit que le moment de réapparition n'est pas celui où nous le voyons, mais lui est postérieur du temps employé par la lumière pour accomplir ce trajet.

Les températures

La métrologie des températures possède également une histoire fort intéressante. Longtemps, la notion de chaud et froid était évaluée par le toucher et l'observation de la Nature (prise des glaces). Si le besoin de quantifier a dû être ressenti de nombreuses fois, aucune piste sérieuse n'est apparue avant le XVIIe siècle. Il faut remonter à près de quatre siècles en arrière pour trouver les premiers essais de quantification du chaud et du froid. C'est Galilée qui eut le premier l'idée d'un thermomètre en remarquant qu'un liquide augmentait ou diminuait de volume en fonction de sa température. L'école de Florence fabriquera les premiers thermomètres à liquide.

L'idée de prendre comme référence de dilatation du fluide entre des points fixes (fusion, ébullition) allait permettre de donner aux mesures des bases plus fiables car reposant sur des phénomènes physiques reproductibles, mais celles-ci restaient très imprécises en dehors de ces repères.

Il fallut plus d'un siècle à Boyle, Mariotte, Gay Lussac et Lavoisier pour observer que tous les gaz se comportent à peu de chose près de la même manière et donner ainsi la possibilité de construire des thermomètres à gaz. Si le thermomètre à gaz est un grand progrès, il présente également un certain nombre d'inconvénients, aux basses températures en particulier. Sadi Carnot est le premier à quantifier le travail produit par un corps qui se dilate. En 1824, il jette dans une brochure de quarante pages intitulée « Réflexion sur la puissance motrice du feu » les bases de la thermodynamique.

Le drame fut que personne ou presque ne comprit de quoi il voulait parler. À l'exception de deux de ses contemporains, Claudius et Clapeyron, mais qui ne surent en exploiter l'essence, ce n'est que quinze ans après la mort de Sadi Carnot, qu'un grand physicien britannique reprend et remet en valeur les travaux de Carnot. Il s'agit de Lord Kelvin. Celui-ci bâtit une théorie et établit l'échelle absolue des températures.

Le lien entre l'échelle absolue et le thermomètre à gaz fut rapidement établi par la suite. La métrologie, que nous auréolons dans ces pages, décroche parfois ses lauriers dans les disciplines les plus ardues et obtient des succès grâce à la sueur des scientifiques, telle celle du dénommé Sanctorius dont il est question dans la Revue de Métrologie pratique du mois de mai 1926.

« Sanctorius, né à Capo d'Istria (Italie), en 1561, mort en 1626; savant médecin fort versé dans les choses de la mécanique, fut professeur à Padoue et à Venise.

Les travaux de Sanctorius portèrent principalement sur les phénomènes de la transpiration. Au cours de ses expériences, il se pesa chaque jour pendant un grand nombre d'années avec une balance de son invention. Il pesait également ses aliments, ses boissons, etc., et acquit la preuve que les 5/8 des aliments que nous absorbons, s'échappent par transpiration insensible.

Nous n'avons pu trouver ni le plan ni la description de l'appareil dont Sanctorius faisait usage. Mais, au XIXe siècle, on fabriquait en Angleterre des balances, dites de Sanctorius, qui se rapprochaient apparemment de cet appareil. Le conservatoire des Arts et Métiers en possède deux construites à Londres avant 1814. Sanctorius prit le grade de docteur à Padoue où il étudia la médecine. Après avoir exercé à Venise, il fut pourvu en 1611 de la chaire de médecine théorique à l'Université de Padoue, où il professa treize ans puis revint à Venise où il mourut.

Ses recherches sur la respiration cutanée lui méritèrent un renom européen. Il fut le premier à rendre illustre le thermomètre et l'hygromètre dans l'étude de la santé, et distingua la transpiration insensible de la sueur proprement dite; mais il prôna à l'excès la méthode sudorifique dans l'art de traiter les maladies.

À première vue, il semble étrange que des balanciers-constructeurs anglais du commencement du dix-neuvième siècle, aient placé leurs appareils sous l'égide d'un médecin italien du dix-septième siècle qui, comme on vient de le voir, s'est plus occupé de médecine que de mécanique.

Mais les faits les plus extraordinaires peuvent avoir leur raison d'être. Le célèbre médecin anglais, Martin Lister, publia en 1701 à Londres, en 1711, à Leyde, un ouvrage latin intitulé : Sanctori de statistica médicina aphorismorum sectiones septem, cum commentario Listeri (Les sept divisions des aphorismes de Sanctorius sur la médecine à la balance, avec les commentaires de Lister).

Voilà déjà un intermédiaire entre les deux siècles précités, qui a pu inspirer les constructeurs anglais. Ce qu'il nous importait surtout de connaître, c'était, non pas comment les balanciers anglais avaient choisi le parrain de leurs appareils, mais si ces appareils avaient une relation quelconque avec celui dont s'était servi Sanctorius lui-même.

Le hasard, qui fait souvent bien les choses quand on l'aide un peu, nous a fait retrouver à la Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Lyon, non pas une des deux éditions précitées de l'ouvrage de Lister, mais une troisième datée de 1716 imprimée à Londres. Dans cette édition figure une description de la balance. Il s'agit d'une romaine de grande dimension dont le plateau a été simplement remplacé par un fauteuil. Cette romaine était suspendue à des solives dans la salle à manger.

Encore une légende qui s'en va ! Sanctorius n'a rien inventé; il s'est tout simplement servi, pour les pesées de ses expériences, d'une romaine, instrument fort commun, dont Vitruve avait déjà donné la description dans le dixième livre de son Traité d'Architecture, sous le nom de Statère.(19)

Mesurer : un ensemble de pratiques

De la diversité des mesures et des modes de mesurage

Avant l'adoption du système métrique décimal, la valeur des mesures change d'un lieu à un autre, d'une profession à l'autre, d'une céréale à l'autre. La mesure de blé n'a pas la même capacité que la mesure d'orge, d'avoine, de charbon ou de sel. Les denrées précieuses sont pesées avec une livre légère et d'autres denrées plus courantes avec une livre grosse. Chaque marchandise est pesée ou mesurée avec sa mesure ou son poids distinct. La mesure prend en compte la valeur de la chose mesurée. Le blé n'a, en effet, pas la même valeur marchande que l'orge ou l'avoine. Le grain est mesuré dans une mesure rase ou comble, la farine est pesée à l'aide d'une « livre » et le pain à l'aide d'une autre livre.

Pour ne nommer que quelques-unes de ces mesures, il y avait le poids-du-roi ou poids-de-marc, la lieue, le stade, le mille, l'hommée, la charretée, le journal, la canne, la palme, la coudée, la perche, le bâton, la maille, le boissel, le muid, le setier, le bonnier, la sestérée, la manne, la pile, le tonneau, l'obole, le scrupule, l'arpent, le trabuc, la chopine, la pinte et bien d'autres encore.

Des mesures en pierre étaient scellées sur les murs des églises et sur les places de marchés afin que les vendeurs et les acheteurs puissent vérifier la mesure sur place en cas de litige. À la Révolution, des mètres en marbre et en fer furent scellés dans des lieux fréquentés et les places de marché. À Paris, deux sont encore visibles, au 13 rue Place Vendôme et au 36 rue Vaugirard. À Montauban, sous la halle, un mètre en fer est toujours visible.

Mesures publiques


Mesure de pierre Place de la halle Caylus (82)


Mesures publiques Montpazier (24)

Cependant dans l'usage le puissant acquérait à mesure comble et cédait à mesure rase pour réaliser un profit maximal qui n'apparaissait pas dans les prix. Dans les concours de recrutement pour les fonctions de mesureur, on choisissait les hommes les plus aptes à faire rendre un maximum de bénéfice à l'employeur. Pour l'achat, on se servait de pelles croisées et l'on jetait les grains dans la mesure à hauteur d'homme pour bien tasser le grain qui tombait de haut. On remplissait la mesure comble. Le grain formait un cône au-dessus de la mesure. À la revente, la pelle était délicatement posée sur le bord de la mesure, afin de ne pas tasser le grain ou la farine. Ensuite, on passait une « rasière » pour enlever tout le grain ou la farine qui faisait cône. Quand le blé ou la farine ne se vendaient pas au poids mais à la mesure, ces modes de mesurage créaient énormément d'abus dont les plus faibles faisaient les frais.

Dans les cahiers de doléances certaines de ces pratiques sont dénoncées comme à Angoulême, à Troyes ou à Gien pour ne nommer que ces villes.

« À Angoulême, dans les marchés que les grainetiers s'entendent à verser les grains dans les mesures avec tant de légèreté que même la contenance ne peut s'y trouver. Il faudrait dans le royaume qu'un seul poids et une seule mesure, mais que de difficultés se présentent pour y parvenir ! [...] l'âpreté des mesniers et la manière de mesurer les grains sur les marchés méritent l'attention la plus sérieuse. »(20)

»À Troyes, « Qu'il n'y eût plus qu'une mesure pour tout le Royaume, et que les grains de différentes espèces se mesurassent dans une même mesure.»(21)

« Le tiers-État de Gien demande 'que les mesures des seigneurs soient réduites sur celles des plus prochains marchés, et fait une proposition : on relative à la forme et à la profondeur de toutes les mesures pour la vente des grains dans les marchés. »(22)

Ce mode de mesurage est encore pratiqué au début du XIXe siècle.

« En 1815, dans le quartier Saint Etienne de Toulouse, on constate l'utilisation de deux mesures dont l'une s'appelait la 'mesure d'entrée', et l'autre 'mesure de sortie' du magasin; un détaillant perdait ainsi 4 hl sur chaque centaine de setiers de blé. »(23)

Comme celles de capacité, les mesures agraires sont aussi très nombreuses. Dans le Tarn depuis au moins le Moyen Âge, la canne carrée est en usage pour l'arpentage des petites surfaces mais les champs sont souvent arpentés à la perche. La perche était composée d'un nombre variable de « pans ».

Mais les paysans prennent aussi en compte la situation géographique et l'énergie humaine nécessaire pour travailler une certaine superficie et ainsi évaluer la surface d'un terrain. Une autre méthode de calcul des surfaces est celle qui utilise la quantité de semence utile comme mesure des champs. Avec une même quantité de semence, une terre fertile a des rendements plus importants qu'une terre pauvre.

Les « compoix »24 rendaient compte de comment les arpenteurs utilisaient plusieurs méthodes d'arpentage. Une de ces méthodes d'arpentage consistait à réduire artificiellement (par le calcul) la superficie réelle de la surface de production suivant la qualité de la terre estimée. Une terre de bonne qualité était comptée comme « vraie » surface, une terre de qualité moyenne et une mauvaise terre comptées comme plus petites. Les terres étaient classées suivant quatre ou cinq qualités. Il y avait les terres, où tout pousse, les meilleures (milhor). Ensuite venaient celles de moindre qualité (moien, mejausié, meytadenc), ou encore commun, raisonnable (rasonnable), simple. Les terres les plus faibles étaient dites avol, plus avol. Enfin les terres les moins riches étaient infirmes, infertiles, herm.

La multiplication des mesures est à son comble à la veille de la Révolution française comme le montre cet extrait des Observations du comité royal d'agriculture rédigé en 1789 :

« Dans le baillage de Montdidier, quoiqu'il ne soit composé que de 146 paroisses, il y a d'abord les mesures du bailliage, ensuite celles de la prévôté, et enfin des mesures locales. Les unes et les autres ne s'étendent qu'à des cantons peu étendus; mais chacun de ces cantons a des mesures particulières sur lesquelles se règlent les arpentages. Il résulte de l'examen détaillé qui en a été fait, qu'il existe dans le baillage, savoir :

Des journaux de 758, 847, 933, 1016, 1029, 1062, 1111, 1129, 1145 1/2, 1198, 1264, 1287 de nos toises carrées. Des verges employées à la mesure des journaux, de 20, 21, 21 1/2, de 22, 24, 25 pieds de notre toise. Des pieds de 10 pouces 4 lignes, 10 pouces, 8 lignes, 11 pouces, 11 pouces 4 lignes, 11 pouces 8 lignes, 12 pouces de notre pied de notre toise.

Qu'on joigne à ce chaos local la diversité générale des arpents, des journaux, des perches, des verges et de leurs innombrables subdivisions, on verra que d'un bout du royaume à l'autre, les français traitent de leurs propriétés foncières en parlant une langue dont chacun d'eux entend à peine quelques mots. »(25)

La diversité des poids et mesures n'est pas alors un problème typiquement français. La même diversité se retrouve dans toute l'Europe à la même époque. Les rois, les féodaux et les ecclésiastiques fieffés, (c'est-à-dire disposant d'un fief), pouvaient décider de la valeur des mesures sur leur territoire. Il est alors bien normal que cette diversité existât.

Sur le jaugeage des tonneaux

L'activité de jaugeage, dont nous reparlerons plus loin dans l'ouvrage, est une des plus anciennes activités de métrologie légale en France.

Pline nous dit que ce furent des paysans des Alpes qui inventèrent les futailles ou tonneaux pour les substituer aux récipients de terre cuite. Diogène Laërce dit que l'inventeur des futailles s'appelait Pseusippe. Mais la « jauge » n'est pas connue probablement avant Philippe Auguste, le pesage étant d'usage prépondérant.

Lent et coûteux à organiser, le pesage des marchandises ne satisfait pas l'administration du roi à l'époque. L'ingéniosité fiscale s'exprime.

En effet, Philippe Auguste en 1222, Louis IX en 1268, Pierre le Jumeau prévôt de Paris en 1303, François 1er en 1527, Henri II en 1550, Henri IV en 1596 et Louis XIV en 1672, 1689 et 1690 réglementèrent avec détail la fonction de jaugeurs. Toute marchandise qui parvenait à Paris était soumise à un jaugeage méticuleux et rigoureux. Une jauge graduée métallique permettait d'évaluer le contenu des tonneaux à mesure unique : la mesure de Paris. C'est sur cette évaluation seulement que se faisait le règlement.

Aujourd'hui, le génie fiscal se perd dans les formulaires certes des plus perfectionnés, mais la jauge était tout de même plus élégante. Non ?

Des poids publics

Sous l'ancien régime, le pesage et le mesurage n'étaient pas libres. Un article de Paul Burguburu, daté de mars 1923, nous précise quelles étaient les pratiques en la matière à la Ferté Bernard en 1407 et nous donne l'occasion d'enrichir notre vocabulaire.

La Ferté Bernard faisait partie du Haut Perche, gouvernée alors par Louis Ier de France, duc d'Orléans, second fils de Charles V.

Toutes les fois qu'il s'agissait de matières un peu grosses, dépassant le poids de 24 livres, les particuliers étaient obligés de recourir au poids public qui appartenait tantôt au roi (Poids-le-Roi), tantôt aux seigneurs, tantôt aux communautés. Les droits perçus constituaient une partie des revenus royaux ou féodaux.

Un petit parchemin du 10 avril 1407 donne le détail des dépenses faites à l'époque pour la remise à neuf dudit poids public 'parceque cellui qui y estoit par avant ne estoit que de boys tout pourri et estoient les poys de plusieurs pierres cornues en quoy lon ne se congnoissoit et doubtoient les marchands y estre deceuz'.

L'expression 'de boys tout pourri' doit s'appliquer au fléau de la balance qui fut d'ailleurs remplacé par un fléau de fer; Les poids étaient représentés par des 'pierres cornues', matière assez employée à cette époque et avec ce matériel nous comprenons très bien que les marchands pouvaient être trompés ou déçus.

Les poids furent refaits en plomb, payé douze deniers tournois la livre et la série complétée, le tout pesant cinquante-quatre-livres.

Pour assortir le fléau en fer de la nouvelle balance on acheta 'le cordage et les carreaux'; le mot carreau désignant les plateaux qui, dans les grandes balances à fléau, sont généralement constitués par des plaques carrées, en bois ou en métal, munies d'un anneau à chaque angle destiné à recevoir les cordes ou chaînes les reliant au fléau.

De l'unification des poids et mesures en 1587

Le complexe de supériorité des Parisiens sur les Provinciaux fut cette fois-ci battu en brèche par nos amis franc-comtois qui, en terme de métrologie, ont été des précurseurs.

Gouvernée par Philippe II d'Espagne depuis 1556, la province de Franche-Comté obtint l'unification des poids et mesures par l'édit du 2 mars 1587.

Il y aurait désormais un seul poids et une seule mesure pour les grains, une seule mesure pour les liquides et une seule aune. Les prescriptions sont formelles : seules les mesures sus désignées sont autorisées. L'édit prévoit notamment le poinçonnage après vérification. Pour l'application, il fut nécessaire de choisir des hommes susceptibles de remplir, avec compétence, les fonctions de Contrôleur ou Vérificateur des poids et mesures. Le sieur François Golliotte est nommé garde des étalons et des marques, il a le pouvoir d'étalonner et marquer tous les poids et toutes les mesures.

Cette initiative de la province de Franche-Comté est à replacer dans le contexte du XVIe. L'édit de Louis XII du 10 octobre 1508, celui d'Henri II d'octobre 1557 et celui d'Henri III en 1575 tentèrent en vain et successivement d'unifier les poids et mesures en France. Mais ce n'est que sous l'autorité du roi d'Espagne que cette unification fut réalisée. Ce succès en Franche-Comté est-il le fait d'une autorité plus grande du souverain espagnol' Ce serait pourtant commettre une grave erreur. Car l'unification des poids et mesures à été réclamée à Philippe II par les États de Franche-Comté, à l'inverse du processus qui échoua en France.

Du pont-bascule

Quand il s'agit de peser de grands volumes de marchandises, de faible poids unitaire (matériaux de construction par exemple), on use aujourd'hui du pont-bascule. Ce précieux allié des échanges commerciaux est banalisé et bien peu se sont penchés sur son histoire. Ce n'est pas le cas de Allan Granger, inspecteur en chef des poids et mesures de Birmingham, qui publia en 1929 une brochure fort intéressante.

« Le pont à peser est né à Birmingham, on le doit au génie créateur de John Wyatt concepteur et réalisateur d'un instrument de pesage du type à fléaux composés. Vers 1733, au cours d'un emprisonnement pour dettes, il s'attacha à l'invention d'un procédé plus commode pour le pesage des camions chargés. La vieille méthode consistait à hisser la voiture au moyen de chaînes et de poulies, à une grande romaine. On obtenait de bons résultats mais au prix d'un long travail et d'un coût important.

Il réussit à fabriquer son instrument en 1744 qu'il installa à Liverpool, où il fut en usage de nombreuses années. Wyatt déclarait qu'il pèserait une charge de charbon et une livre de beurre avec à peu près la même exactitude !

En 1774, James Edgell introduisit un levier transversal et lui coupla un autre levier à l'extrémité duquel était attaché un plateau pour mettre les poids.

Le 13 juin 1831, Thaddens et Evastus Fairbanks en Amérique, prirent un brevet pour le pont bascule à fléau dont dérivent les instruments modernes. »

Le steak étalon !

La profusion des unités de mesure dans le royaume de France est bien connue des historiens de la métrologie. On imagine mal pourtant l'étendue de cette diversité. Diversité que le Français retrouvait jusque dans l'assiette. En effet, dans de nombreuses régions se trouvait une livre spéciale pour la viande de boucherie dénommée « livre carnassière ».

La livre carnassière valait à Dax 40 onces soit 1,224 kg, mais 48 onces à Bayonne, pour un prix unique de 8 sols.

Pour ceux qui souhaitent en savoir un peu plus sur l'évidente simplicité de ce système, nous les invitons à lire avec attention paragraphe suivant signé Paul Burguburu.

« En Roussillon, la livre de boucherie se vendait à trois livres ordinaires. La viande de boucherie se vendait à Montauban à la grosse livre ou livre carnassière. Cette livre se composait de trois livres poids de table. À Cahors, à Gourdon, on vendait la viande de boucherie à la livre carnassière et cette livre se composait de trois livres poids de table. Mais ces trois livres poids de table valaient 2 livres et demie, poids de marc ou 40 onces comme Figeac. À Bergerac, en 1782, la livre de boucherie était réputée peser 48 onces.

Peut-on, après une telle lecture, marquer encore un regard indifférent à l'encontre de la tranche de boeuf que l'on s'apprête à dévorer ? »

Le cheval de Watt

L'industrie n'est pas le monde de pollution et de bruits métalliques loin de l'homme et de la Nature qu'on imagine trop souvent. On oublie parfois que celui qui a donné son nom à l'unité de puissance en avait donné une toute autre définition. En mesurant la quantité d'eau montée par un cheval attelé à un manège, il établit l'unité de puissance qu'il nomma « horse-power » désigné par les lettres HP. La valeur de cette unité a été calculée à 550 pieds-livres par seconde, puis traduite en unité métrique en 76,04 kilogramme mètre par seconde. Trouvant ce facteur 76,04 peu pratique, le congrès de mécanique réuni en 1889 créa le Poncelet de 100 kilogrammètres par seconde, un gros cheval en somme !

Mesurer pour l'idéal

Création du système métrique décimal

En 1790 la France, comme la plupart des pays de ce qui constitue aujourd'hui l'Union Européenne, connaissait une grande disparité dans son système d'unités de mesures. Les unités étaient différentes, le plus souvent non reliées entre elles, plusieurs unités pour une même grandeur en fonction de l'utilisation. De plus, à travers tout le Royaume, les unités variaient même si elles portaient le même nom : la livre, unité de masse, n'avait pas la même valeur à Paris, Bordeaux, Brest ou Marseille. Bien sûr depuis plusieurs siècles, les poids et mesures utilisés pour le commerce étaient soumis à des contrôles et à la perception de taxes; mais, vu la grande diversité de ces mesures, le travail de ces vérificateurs était davantage assimilé à celui de percepteurs d'impôts.

Au cours des siècles, plusieurs tentatives d'imposer des mesures uniformes à une province ou les mesures de Paris à toute la France avaient échoué. Ainsi les États Généraux de 1588 et 1614 demandaient « un seul poids, une seule mesure dans tout le Royaume »; la solution préconisée proposait de s'aligner sur les mesures utilisées à Paris. Ce fut un échec, soit par refus d'accepter la prépondérance de Paris, soit simplement pour ne pas avoir à remettre en cause ses habitudes. « Un roi, un poids, une mesure » était une des revendications qui revenaient le plus souvent dans les cahiers de doléance des communes.

Dans une société rurale où les échanges et le commerce sont rares, seules quelques personnes, ayant conscience du changement de la société, pouvaient comprendre le blocage apporté par la multiplicité et l'extrême complexité des mesures. Ainsi les nécessités du commerce, la naissance de l'industrie, le développement des sciences réclamaient une solution au problème des unités différentes suivant les régions.

1789, année de la Révolution française se devait d'être l'année initiant la création du « grand marché unique » de la République Française.

L'instauration d'un système de poids et mesures unique à travers tout le pays fut immédiatement perçue par l'Assemblée Nationale Constituante comme un moyen puissant d'unifier la nation. De plus, suivant en cela l'esprit d'universalité développé par la philosophie du XVIIIe siècle, cette Assemblée souhaitait que ce nouveau système de poids et mesures puisse être adopté par tous les pays et soit tellement parfait qu'il ait une valeur éternelle : « à tous les temps, à tous les peuples », telle était la devise qui guida l'Assemblée dans ses travaux. Pour cela il fallait que le nouveau système de poids et mesures soit basé sur une unité ayant un caractère universel qui ne puisse être remis en question par aucun peuple de la terre et que cette unité soit déterminée avec suffisamment de perfection pour qu'elle reste valable dans les temps à venir.

En 1790, Talleyrand, évêque d'Autun, établit un projet d'unification et le présenta à l'Assemblée Nationale Constituante. Après avoir exposé quelques unes des solutions antérieures envisagées par les savants et avoir rejeté l'extension des unités de Paris à tout le territoire, il présenta un projet d'unification. Les discussions aboutirent provisoirement à un décret adopté le 8 mai 1790 suivi d'une proclamation du roi en date du 22 août 1790. Ce décret ordonnait aux autorités régionales d'envoyer à l'Académie des Sciences des modèles des poids et mesures en usage et demandait au roi d'inviter Sa Majesté Britannique à engager le Parlement d'Angleterre à concourir avec l'Assemblée Nationale Constituante pour définir une unité naturelle des poids et mesures et fixait également diverses procédures en vue de l'instauration du nouveau système.

Constatant l'absence de réponse positive de la part de Sa Majesté Britannique, l'Assemblée adopte le 26 mars 1791 et le roi promulgue le 30 mars 1791 une loi relative aux moyens d'établir une uniformité des poids et mesures. L'Académie des Sciences choisit entre la longueur du pendule simple battant la seconde à une latitude déterminée, la longueur du quart de l'équateur ou la longueur du quart d'un méridien prise entre le pôle nord et l'équateur. C'est cette dernière de ces solutions que l'Académie adopte en proposant de prendre comme unité pratique la dix millionième partie de ce quart de méridien. Elle forme plusieurs commissions chargées des différents travaux (surveillance de la confection des instruments nécessaires, détermination du poids d'un certain volume d'eau, recherche de noms pour les unités et adoption de l'échelle décimale, mesure d'un arc de méridien par triangulation entre Dunkerque et Barcelone et mesure précise de la longueur des bases de cette triangulation).

Ces observations et expériences à faire par les commissaires de l'Académie des Sciences font l'objet d'une proclamation du roi en date du 10 juin 1792 : Delambre et Méchain, membres de l'Académie sont chargés de s'occuper spécialement de la mesure géométrique des degrés du méridien depuis Dunkerque jusqu'à Perpignan et Barcelone et les autorités départementales, des villes et villages doivent apporter toute leur aide en moyens tels que signaux, mâts, réverbères' L'entreprise scientifique elle-même suscite quelques critiques : d'une part l'arc effectivement mesuré ne représente qu'un dixième environ du quart du méridien et il faut extrapoler pour connaître la longueur totale et d'autre part la même mesure a déjà été faite en 1701 puis en 1739 par Cassini, père et fils. C'est la question posée par Louis XVI, qui aime la géographie, le 19 juin 1791 (la veille du jour de la fuite à Varennes) aux académiciens. Cassini répond que son père et son aïeul se sont servis d'instruments qui ne donnaient la mesure des angles qu'à quinze secondes près alors que le nouvel instrument inventé par Borda donne une précision d'une seconde.

Le 1er août 1793, la Convention Nationale (qui succède à l'Assemblée Nationale Constituante) adopte la loi établissant l'uniformité et le système général des poids et mesures. Ce nouveau système est institué avec le mètre comme unité de mesure linéaire (dix millionième partie du quart du méridien), la pinte ou décimètre cubique et le cade ou mètre cubique comme unité de mesure de capacité, le grave (poids du décimètre cube d'eau) et le bar ou millier (poids du mètre cubique d'eau) comme unités de poids. Ce décret donne les valeurs des nouvelles unités, en unités anciennes. Il fixe au 1er juillet 1794 la date à partir de laquelle les dispositions du décret sont obligatoires. Le décret fixe également, comme unité monétaire, le Franc d'argent : pièce d'argent pesant la centième partie de grave (appelé ultérieurement kilogramme).

Mètres scellés en marbre et en fer


Mètre en fer de Montauban


Mètre en marbre de la rue de Vaugirard à Paris

Les savants chargés de mesurer l'arc de méridien se retrouveront en novembre 1798 à Paris en Commission internationale avec des savants étrangers. Ils voient sanctionner leurs opérations par le dépôt aux Archives de la République, le 4 messidor an VII (22 juin 1799), des étalons définitifs en platine du mètre et du kilogramme.

Il faut noter que les travaux de la mesure de l'arc de méridien furent effectués par des savants français mais aussi par des délégués étrangers venus de toute l'Europe. Cette ouverture à d'autres pays, même en l'absence de l'Angleterre et des États Unis a permis au système métrique de devenir universel conformément aux souhaits de ses géniteurs « à tous les temps, à tous les peuples ».

Il a fallu dix ans pour créer le système, il en faudra encore quarante pour l'imposer définitivement en France.

Le mètre, un idéal révolutionnaire

L'importance de l'instauration du système métrique pour les révolutionnaires est parfois négligée, occultée par les historiens modernes. Pourtant, le mètre a été un symbole, et peut-être même, le symbole du passage de l'ancien au nouveau régime.

Exagération d'un nostalgique du service des instruments de mesure diriez-vous ? Alors, comment expliquer que, dans une période d'instabilité politique, où l'insurrection loyaliste fait rage, où la guerre civile menace, où la République est à bâtir et où la guerre gronde sur nos frontières, les meneurs de la Révolution française ont mobilisé toute l'élite scientifique française pour le seul but d'unifier les poids et mesures. Pour étayer mon propos, revenons sur deux autres révolutions majeures du XXe siècle.

La Révolution Russe

L'Académie des Sciences Russe s'intéressa dès 1869 au système métrique, relayée en 1896 par la société technique russe. Sous la pression de la communauté scientifique, une loi, datée du 4 juin 1899, admit facultativement le système métrique. Le système métrique se répandit ainsi progressivement sans contrainte du gouvernent. Mais l'instauration et l'extension du système métrique sont une des oeuvres de la République, à ses premières heures, par le décret du 14 septembre 1918.

Le Conseil des Commissaires du Peuple décide :

Article Ier : De prendre pour base de toutes les mesures dans la République Russe Socialiste Fédérale, le système métrique des poids et mesures avec subdivisions décimales et leurs dérivés.

On s'évertua immédiatement à pousser la propagande du Système métrique parmi les masses du peuple (pour reprendre une expression d'époque) par la voie de publication d'ouvrages populaires. Si, dans les faits, la communauté scientifique russe a été le meilleur vecteur de propagation du système métrique, le nouveau régime soviétique s'est accaparé la paternité de cette décision égalitaire.

La Révolution chinoise

La démarche des révolutionnaires chinois pour imposer un nouveau référentiel des poids et mesures ressemble en bien des points à l'instauration du système métrique en France. Dès le début de la révolution chinoise, en 1911, le pouvoir législatif républicain naissant a voulu marquer le changement de régime par une loi rendant obligatoire le système métrique en Chine. Mais de 1911 à 1929, seules les administrations et les grandes entreprises nationales pratiquèrent ce nouveau système.

Le 16 février 1929, le gouvernement chinois décide une seconde loi pour accélérer et renforcer cette mise en place sur l'ensemble du territoire de la République, prévoyant cette fois une organisation administrative adéquate. Le premier article de cette loi est le suivant :

Article Ier : « Le Gouvernement National a adopté les étalons du mètre et du kilogramme en platine iridié, construit par le Bureau International des Poids et Mesures, comme types nationaux de la République Chinoise. »

La métrologie, fierté nationale

La métrologie en France en ce début du XXIe siècle est une étoile bien pâlissante. En d'autres temps, elle fut pourtant respectée. La France lui témoigna sa reconnaissance en menant un combat de chaque instant pour son universalisation en qualité de science de l'équité de la République. Imposer le système métrique c'est faire reconnaître à tous, en quelque sorte, les bienfaits de la justice républicaine et de la supériorité de ses valeurs jusque dans les sciences.

Afin de faire revivre cet apogée, pour transmettre aux générations à venir ce témoignage historique et redonner à la métrologie française un autre rôle que celui d'une anecdote, nous avons choisi quelques extraits puisés ici et là, sous la plume d'hommes qui ont compté.

Rapport du chef du Bureau National Scientifique et Permanent des Poids et Mesures au Président de la République Française - octobre 1880.

Monsieur le Président,

C'est à la France que revient la gloire d'avoir fondé le système métrique des poids et mesures.

Pour l'article 1er de la loi du 1er août 1793, la Convention nationale, convaincue que l'uniformité des poids et mesures est un des plus grands bienfaits qu'elle puisse offrir à tous les citoyens français, décrétait que le nouveau système des poids et mesures, basé sur la mesure du méridien de la Terre et la division décimale, servirait uniformément dans tout le territoire de la République.

On prévoyait dès lors que le système métrique deviendrait l'objet d'une adoption universelle, et la loi de l'an VIII décidait qu'il serait frappé une médaille destinée à transmettre à la postérité le souvenir de l'époque où le système métrique avait été fondé et dont le côté principal portait les mots. 'À tous les temps et à tous les peuples'. Les expositions universelles devaient avoir pour résultat de faire apprécier les avantages et la simplicité pratique du système français. »

Après cette introduction vivifiante poursuivons sur d'autres terrains tout aussi agréables. Pour hâter la disparition des anciennes mesures et contrôler efficacement les nouvelles, il fallut créer et organiser un service de vérificateurs loyaux et convaincus des bons effets du système métrique. Ce fut le rôle des vérificateurs des poids et mesures dont les missions furent confiées à l'origine aux sous-préfets.

Un rapport de 1908 du député Bourely nous donne quelques renseignements sur cette honorable corporation.

« L'institution des vérificateurs des poids et mesures date du 29 prairial an IX; leur nomination appartenait aux Consuls. L'ordonnance du 17 avril 1839 la confia au Ministre. Le décret du 25 mars 1852 la rendit aux Préfets. Enfin le décret du 26 février 1873 la ramena dans les attributions du Ministre du Commerce.

Au début, il y avait un vérificateur pour chaque arrondissement communal et en plus des vérificateurs-adjoints dans les bureaux importants comme Paris, Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, etc.

Le personnel de la vérification des poids et mesures a été à la hauteur de la mission qui lui a été confiée jusqu'à ce jour. Son zèle, sa ponctualité, sa défense vis-à-vis de ses chefs et du public ne sont jamais ralentis, bien que le nombre des bureaux ait été diminué et que par suite, le travail de chaque agent se soit trouvé augmenté. Le Parlement, en décidant qu'il y avait lieu de relever le traitement des vérificateurs, a reconnu les services qui, depuis de longues années, qui rendent service au public en surveillant les intérêts de la garantie publique, et ces agents continueront à faire tous leurs efforts pour mériter la bienveillance que le Gouvernement et le Parlement viennent de leur témoigner. »

La confiance et le respect accordés aux vérificateurs des Poids et mesures en France ne sont pas récents. La Revue de Métrologie Légale nous présente, dans son numéro d'octobre 1926, la corporation des peseurs jurés de la ville de Marseille.

Certaines corporations étant aussi indispensables au maintien de la moralité publique que la maréchaussée et les tribunaux, aussitôt après leur suppression révolutionnaire elles furent reconstituées sous une forme nouvelle.

Ceci se produisit pour les corporations de Peseurs Jurés dans les endroits où l'activité commerciale était intense, et en particulier pour la corporation des peseurs jurés de la ville de Marseille.

En vertu des lois existantes, les pesages publics sont assurés dans les communes sous le contrôle et la sauvegarde des municipalités, et les vérifications d'instruments sont faites par le Service des Poids et Mesures, mais ces lois comme toujours furent précédées par des coutumes et ainsi la création du corps des Peseurs Jurés de Commerce de la ville de Marseille, le plus ancien et le plus nombreux de France, fut institué par le statut communal du 19 février 1228.

« Nous ordonnons que l'égalité soit gardée dans les setiers, les émines, les pougnadières des moulins et autres mesures et livres de marcs et autres poids, et dans les cannes, dextres, cordes et milleroles du vin et de l'huile et dans le fer du quintal et dans le contrôle de l'or et de l'argent. Et pour que toutes ces choses soient conservées, nous avons décidé que douze prud'hommes seraient nommés chaque année, au moment de l'élection des autres officiers, pour voir et surveiller avec diligence toutes ces mesures quatre fois dans l'année et les faire observer loyalement décidant que si quelqu'un se servait pour peser ou pour mesurer de faux poids ou de fausses mesures, il serait puni selon le jugement de la cour et desdits prud'hommes, et que ce qui a été dit des pougnadières des moulins soit exécuté par les dits prud'hommes avec le conseil de ceux qui dirigeront le poids du Lauret dont il est fait mention ci-dessous.

Du poids du Lauret

'Nous avons décidé qu'un homme probe et honnête de la commune de Marseille serait assigné au poids du Lauret du grain et de la farine. Les autres fonctionnaires du dit poids seront soumis à ce peseur et seront tenus de lui répondre des revenus et de lui en rendre compte chaque dimanche. Et ce dit homme aura pouvoir et mission de punir comme il jugera juste ceux qui auront mal moulu la farine et il veillera à l'égalité des pougnadières des moulins et il fera accepter pour le poids d'une charge de cinq émines et au dessus un denier pour une charge de moins de cinq émines une obole'.

  • Pougnadière = mesure,
  • Dextres = mesures de longueur (42,5 cm),
  • Corde = mesure agraire de 22 pieds,
  • Mileroles = mesure de capacité,
  • Le mot fer ou barre désigne la balance romaine. »

Cependant, c'est à nos portes, chez nos voisins belges, que le fonctionnaire zélé français trouvera critique et concurrence, en témoigne cet article paru dans la Revue de métrologie pratique des Poids et Mesure de décembre 1930.

« Nous avons pu recueillir à la Direction des Poids et Mesures un complément d'information sur le fonctionnement du Service des Poids et Mesures. La réglementation belge est reconnue comme étant l'une des meilleures à l'heure actuelle.

Toutes proportions gardées, l'administration des Poids et Mesures belge est l'une où le personnel est le moins important en nombre a évidemment l'avantage de s'exercer sur un petit territoire, à population très dense, mais surtout qu'elle s'est constamment efforcée d'éliminer la paperasserie qui déprime les fonctionnaires.

Au contraire en laissant aux agents une autorité et une indépendance suffisantes, l'expérience prouve qu'ils acceptent volontiers leur part de responsabilité, et que bien des contrôles peuvent être supprimés; on peut dire que dans le service belge, on doit plutôt refréner que stimuler le zèle des agents. »

La mesure et la guerre

En se plongeant dans les pages de la Revue de Métrologie Légale de septembre-octobre 1939, les sentiments d'espoir idéaliste cohabitent avec l'effroi. La lettre éditoriale qui suit illustre parfaitement la cohésion d'un service dans une période difficile, cohésion dépassant le seul cadre du service public : « Depuis le 1er septembre, s'est de nouveau déchaînée cette atrocité, la guerre.

Il ne nous suffisait pas de l'avoir vécue nous-même, et, à l'appel de la patrie en danger, nous avons le déchirement de voir à leur tour nos enfants, nos parents, exposés aux sauvages hécatombes. Au XXe siècle, on se refuse à croire au retour de nations civilisées à un conflit de jalousies, d'orgueils, d'espoirs maladifs de domination d'autres peuples par la force brutale; chacun se ressaisira et cette guerre sera donc brève. En disant cela, nous traduisons l'espoir profond de tous citoyens de civilisation occidentale, des héritiers de la vraie culture méditerranéenne, fille de Chaldée, d'Égypte, de Grèce, et des colonisations romaines ultérieures, de la République et des deux Empires.

Nous maintiendrons le service de la Revue, en nous pliant aux restrictions de consommation de papier dictées par l'autorité militaire, car nous estimons ne pas travailler seulement pour le seul temps présent, mais pour l'avenir, et chaque année nouvelle doit marquer un progrès nouveau quoiqu'il arrive. L'Exposition projetée à l'Institut d'Optique pour octobre n'aura pas lieu, soit. Elle sera remise à l'époque où pourra se réunir la IXe Conférence générale des Poids et Mesures et nous saluons Messieurs les délégués étrangers que déjà leurs Gouvernements avaient désignés.

Nous saluons également le personnel du 4e bureau du ministre du commerce et celui du Service des Poids et Mesures, aujourd'hui presque entièrement mobilisé comme officiers de réserve.

Il est prévu que le fonctionnement du Service de la garantie publique sera assuré avec zèle et dévouement par les fonctionnaires retraités, en l'absence de titulaires, et que la nation continue de vivre. » Adrien Roux Un autre article trouve également sa place dans ce chapitre. On peut en faire deux lectures : une première « opportuniste » et une seconde, préférable, « idéaliste ».

« La campagne pour l'adoption du Système métrique et la guerre.

L'Association anglaise pour la décimalisation des poids et mesures et de la monnaie a décidé de pousser son activité au maximum en ces temps de guerre.

À une époque où le public accepte presque journellement des transformations radicales, la réforme de notre monnaie et des poids et mesures n'est nullement improbable. D'ailleurs, la nécessité de ces réformes est toujours aussi urgente. Notre pays est en ce moment en plein mouvement. Les opérations militaires et la défense nationale doivent fournir de nombreux exemples des besoins qu'on a dans tous les domaines où la rapidité de calcul peut être une question de vie ou de mort. Notre étroite collaboration militaire avec des pays de système métrique suggère ou même exige peut-être l'adoption du système métrique.

Une déclaration récente du Ministre de la Guerre économique indique combien il serait utile que tous les navires traversant les zones soumises au contrôle de contrebande s'entendissent pour rédiger leurs manifestes en exprimant tous les poids et mesures bruts et nets, en unités qui soient internationalement utilisées.

Le système métrique est le vrai moyen d'opérer l'uniformité internationale. Ne serait-ce pas le moment de prendre à son égard des dispositions obligatoires, au lieu de se borner à le recommander ? »

Mesurer : une activité symbolique

Les Anciens du Service des Poids et Mesures savent également que la métrologie inscrit dans l'esprit de celui qui la pratique le souci de la rigueur, de la précision. Mais ce qui caractérise le métrologue et qui imprègne le moindre de ses jugements est l'incertitude. Mesurer c'est savoir que la vérité peut être approchée, mais jamais atteinte; c'est toujours douter de l'information et apprécier avec prudence les résultats expérimentaux, remettant en cause la méthode et cherchant à circonscrire l'erreur qui existe immanquablement.

La métrologie est étroitement liée aux notions d'équité, d'égalité et de justice Utilisée depuis des temps immémoriaux pour assurer la loyauté des transactions, rapidement légalisée et mise sous contrôle des souverains, des guildes des marchands, des corporations et ensuite des nobles et des ecclésiastiques, elle évoque à la fois la puissance de la loi et la protection du citoyen. Peser et mesurer furent à travers le temps un honneur, un privilège et une charge. La symbolique de la métrologie est importante. Les lignes qui suivent en évoquent plusieurs aspects.

La métrologie, symbole de justice

« La balance est le symbole de la justice humaine et celui de la justice divine. En Grèce, la balance est un des attributs de Thémis, qui organisa les mondes selon une loi universelle. Thémis est fille d'Ouranos et de Gaia. Elle représente les liens entre la terre et le ciel, le visible et l'invisible, la matière et l'esprit. Dans l'Antiquité la balance peut être l'attribut des fonctions administratives et militaires. En Chine ancienne, la balance, associée à un tour de potier, est l'emblème du Ministre et signifie le droit et la justice.

Thot est le dieu qui calcule et mesure, il invente pour les Égyptiens l'écriture et les arts. Il est astronome et règle le temps. Il assiste Osiris lors de la psychostasie, cérémonie où l'âme du défunt est pesée devant un ensemble de dieux juges. Au Tibet, les actions des hommes sont pesées à leur mort. Dans un des plateaux de la balance des cailloux blancs représentent les bonnes actions et dans l'autre plateau, les mauvaises actions sont représentées par des cailloux noirs. L'archange Michel pèse les âmes des Chrétiens. En Perse, à côté de Mithra, l'ange Rashnu pèse les esprits. Dans l'Ancien Testament, il est recommandé d'utiliser des mesures et des poids justes et sacrés. » (26)

La justice contemporaine, en France comme ailleurs, a repris l'image de la balance comme symbole de l'institution qui la représente. Le fonctionnement de l'institution judiciaire est d'ailleurs calqué sur la pesée. Le pour et le contre sont pesés, pour savoir de quel côté va pencher la balance. Seule une trop grande incertitude empêche le jugement.

Dans le Livre des morts, les Égyptiens firent de la balance l'outil du jugement dernier. À la même époque, ce même peuple en fit l'instrument indispensable aux transactions loyales. La Bible, la Torah, le Coran reprendront cette symbolique de la balance, asseyant définitivement son statut de symbole de la justice absolue.

« Tu n'auras pas dans ton sac poids et poids, l'un lourd, l'autre léger. Il n'y aura pas dans ta main mesure et mesure, l'une grande, l'autre petite. Tu auras un poids intact et exact et tu auras une mesure entière et exacte afin d'avoir longue vie sur terre que Yahvé, ton Dieu, te donne. » (27)

« Vous ne commettrez point d'injustice, dans les sentences, dans les mesures de longueur, de poids et de capacité. Vous aurez des balances justes, des poids justes, une mesure juste, un setier juste. »(28))

Aux côtés de la métrologie légale, de très vieux mythes concernant la mesure persistent à travers le temps. Dans l'Ancien Testament il est recommandé aux Hébreux d'utiliser des poids et mesures justes et sacrés.

En Égypte ancienne, le défunt avant de quitter la terre, avoue toutes les fautes qu'il n'a pas commises (29). Dans le Livre des morts, il est souvent question de respect des poids et mesures. Il confesse :

« Je n'ai pas retranché le boisseau; Je n'ai pas amoindri l'aroure (30); Je n'ai pas triché sur les terrains; Je n'ai pas faussé le peson de la balance. »

Les étalons

Tout comme les étalons anciens, les étalons actuels sont garants de l'honnêteté de l'échange par l'utilisation d'une mesure juste et non faussée. Les anciens étalons sont gardés précieusement dans de hauts lieux symboliques. Les poids mésopotamiens sont retrouvés sur les lieux des anciens temples ou des palais.

À Athènes une compagnie de quinze officiers prend soin des mesures originales et de l'inspection de l'étalonnage.

Chez les Romains, les étalons sont conservés au Capitole, dans le temple de Jupiter. D'autres étalons, à l'usage du public, sont également exposés sur les lieux de marché. Les étalons sous le règne de Charlemagne sont conservés dans son palais. En Europe chrétienne, ils sont scellés sur les murs extérieurs des églises. Louis le Débonnaire dépose des étalons à l'Église Saint-Germain.

Des mesures étalonnées sont mises aussi à la disposition des commerçants et des clients sur marchés des villes et des villages, au service de tous. Avant la Révolution de 1789, l'étalon de la toise était déposé au Grand Châtelet. L'étalon de poids était gardé à l'hôtel des Monnaies, ce qui montre bien la persistance entre le poids et la monnaie.

La mesure et les croyances

De nombreuses croyances sont liées à la mesure. Ainsi W. Kula rapporte qu'en Pologne, on ne devait pas mesurer un petit enfant, même pour lui faire un habit, car cela lui portait malheur. Il montre aussi comment on mesurait avec un ruban le tour de tête d'un malade qui était déposé à l'église en tant ex-voto pour demander aux saints de l'aider à guérir.

Voici un extrait du moins surprenant du « Courrier d'Epidaure » de mars 1935 qui explique l'usage d'une balance à sorciers en usage au XVIIe siècle.

« On avait encore coutume au XVIIe siècle, dans le nord de la France et dans les Flandres, de se servir d'une sorte de balance pour peser les gens soupçonnés de pratiquer la sorcellerie et d'enfourcher certaines nuits de Sabbat le balai fatidique qui devait les conduire aussi vite que l'éclair dans l'antre du Démon lorsqu'il tenait audience dans le royaume ténébreux des Esprits immondes. Ces épreuves qui dataient d'une époque barbare avaient été introduites en Flandres par Charles Quint, puis s'étaient propagées dans notre pays à la faveur de quelques invasions impériales après le sac et la destruction irrémédiable de la malheureuse ville de Thérouannes.

Ces épreuves - dit un manuscrit de l'époque - étaient imposées afin de pouvoir dérober à la mort par le bûcher une multitude de victimes que le fanatisme populaire désignait à la vindicte justicière et vengeresse ! Les bons apôtres !' Ce fut surtout et avant tout un revenu assez coquet pour les caisses impériales, royales, communales et plus encore pour les juges officiers chargés de l'exécution des sentences, car il y eut abus comme toujours en pareille circonstance. La cérémonie du 'Pèsement' avait lieu à l'Hôtel de Ville de la commune, dans une salle affectée spécialement à cette affaire et qu'on désignait sous le nom de 'Chambre à jugement des Sorciers'. À côté du tribunal se dressait la fameuse Balance, chargée de vérifier le poids requis du 'bon et honneste chrétien'. Quel était ce poids' Le manuscrit ne nous le dit pas, mais il ajoute que la peur de tous les citadins et villageois était si grande 'd'être sorcier sans le savoir' qu'ils n'attendaient pas l'accusation même improbable, pour venir d'eux mêmes se faire laver à l'avance de tout soupçon. La municipalité ou l'État, les échevins, avec trois fonctionnaires chargés de la pesée, se partageaient la somme d'argent reçue qui ne devait pas être inférieure à six florins, six sols, soit vingt francs de notre monnaie actuelle. En retour, on délivrait au patient un certificat affirmant que sa pesanteur était proportionnée à sa taille et que son corps ne contenait aucun esprit diabolique, ni aucune substance infernale. » (31)

La métrologie, un symbole révolutionnaire

Le système métrique décimal répand un idéal démocratique d'égalité entre tous : le plus humble des citoyens et le plus grand des savants partagent une même commune mesure.

Le système métrique décimal modifie l'esprit scientifique en introduisant un mode de raisonnement basé sur la mesure de précision et la maîtrise des incertitudes : l'humilité scientifique. L'autre facteur prépondérant étant le décloisonnement des sciences par un système cohérent d'unité : la physique est un tout, les grandeurs sont liées entre elles par des lois, des proportions. Ces deux facteurs vont permettre un essor considérable des sciences et la construction de matériels de précision comme les grands télescopes ou les microscopes. Otto Sibum du « Max Planck Institut » de Berlin, a démontré que l'essor de l'électricité et de l'électromagnétisme n'aurait pas été aussi rapide sans cette nécessaire unification et sans cette communion scientifique. De là à parler de révolution du monde scientifique'

Ce symbole révolutionnaire a été exporté dans de très nombreux pays influençant tout autant leurs cultures. Il est évident que la communauté scientifique, née au XIXe siècle, se révéla le vecteur indispensable de l'extension du système métrique, apposant le sceau de la raison sur la démarche française, et de ce fait permit son acceptation dans les monarchies européennes. Le commerce fut également pour des raisons évidentes, un subtil défenseur d'un système clarifiant les échanges, ce que nous pouvons encore mieux estimer à l'heure de la monnaie unique. Lorsqu'un système est mû par la raison et soutenu par l'argent son avenir est assuré'

Franc Maçonnerie et métrologie

Les symboles en usage en Franc-Maçonnerie se réfèrent à l'art des bâtisseurs. Parmi les plus répandus figurent les instruments de géométrie comme l'équerre et le compas, mais aussi la règle et le niveau. Les Francs-Maçons associent à ces instruments une connotation morale. La règle indique la droiture et la mesure dans les comportements. Le niveau symbolisera l'équité et l'égalité.

Si la Franc Maçonnerie se réclame de la liberté de pensée, elle diffuse également des valeurs d'égalité et de fraternité.

Ce n'est un secret pour personne que bon nombre des acteurs majeurs de la Révolution française étaient francs-maçons. Il en va de même parmi les scientifiques ayant participé à l'épopée du mètre. Citons Cambacéres, Desmoulins, Marat, Condorcet. Il est évident que le projet d'une mesure universelle et équitable transparaît comme un vecteur des valeurs maçonniques. Il serait toutefois abusif d'en faire le projet de la seule Franc-Maçonnerie. Si on ne peut pas qualifier le projet du mètre, tel qu'il fut défendu jusqu'à un récent passé, de projet maçonnique, il est en revanche évident que de nombreux maçons y furent impliqués. Au fil des cooptations, le monde de la métrologie française, comme beaucoup d'autres, restera longtemps « peuplé » de frères. Sans révéler l'appartenance de tel ou tel de nos contemporains à la Franc-Maçonnerie, une évocation d'un maçon particulier semble ici s'imposer.

Francis Viaud a été responsable du Service des Instruments de Mesure. Initié en 1922, il devient Grand Maître du Grand Orient en 1945. Le SIM a été particulièrement bien représenté dans les rangs de la Franc-Maçonnerie française sous l'ère Viaud, sans pour autant qu'une « fraternelle » n'ait été créée.

Conclusion

La métrologie joue un rôle important dans l'histoire de l'humanité. Elle a souvent précédé et toujours accompagné le progrès. Ainsi Lord Kelvin nous dit :

« Un changement de système de mesure n'est pas sans conséquence sur les systèmes de pensée. À moins que ce ne soit l'évolution des idées qui conduise à bouleverser les unités de mesure. »(32)

À travers le temps, la métrologie a vu naître des milliers de mesures et en disparaître tout autant. Le système international d'unités, aujourd'hui en vigueur, est issu du système métrique décimal. Il en est probablement l'aboutissement le plus noble. Il continue à porter le meilleur de l'utopie des Lumières.

Lavoisier écrit : « Jamais rien de plus grand et de plus simple, de plus cohérent dans toutes ses parties n'est sorti de la main des hommes. »

Il n'est pas trop fort de dire qu'il représente un pas de plus sur le chemin de l'entente entre les peuples, ou comme l'exprimait Gilbert Govi, Membre du Comité international des poids et mesures, le 25 octobre 1878 en s'adressant à ses collègues, « cette grande révolution pacifiste à laquelle nous voulons tous coopérer. » (33)


Notes :

  1. Selon l'expression de Jean Bottéro.
  2. Lenormant Essai sur un document mathématique chaldéen et à cette occasion sur le système des poids et mesures de Babylone, Paris, 1868.
  3. Irak
  4. En anatomie le pied représente environ 12 pouces, mais cette proportion n'a pas toujours été prise en référence. Par exemple le pied valait quatorze pouces en Égypte et seize en Grèce.
  5. Cette Pile fut l'étalon de la Cour des Monnaies jusqu'à la Révolution.
  6. L. Marquet, La Mise en application en France du système métrique décimal, 1790-1840, p. 13.
  7. Dumas, Histoire générale des techniques, T. II. P. 315.
  8. La monnaie chinoise, une des plus ancienne que nous connaissions se référait également au poids de ce grain de millet du Nord.
  9. Luce Brunois, La Route de la soie, Ed. Arthaud, 1985, p. 194.
  10. Jim Ritter dans sa conférence à l'Université de Tous les Savoirs (UTLS) en l'an 2000 montra une tablette d'argile qui était à l'origine un exercice d'arithmétique scolaire, dont les résultats d'ailleurs étaient faux.
  11. Georges Le Rider, La Naissance de la monnaie, Puf, Paris, 2001, p. 11.
  12. Louvre, AO 246.
  13. Louvre, AO 22187.
  14. Louvre, Bb 2833 b, c, d ' 9330, 9332, 13730, 13731, 13732, 13733.
  15. D'après l'article de M. Chenlott C. WU, « L'unification des poids et mesures en Chine » paru dans la Revue de métrologie pratique de février 1934.
  16. Platon, Protagoras, (traduction, notice et note par Émile Chambry). Ed. Flammarion, Paris, 1967, pp. 8-87
  17. Pied, palme, doigt, coudée, pas, perche, acte, stade, mille.
  18. Delambre et Méchain, deux astronomes français, ont mesuré en 1793 un méridien terrestre entre Dunkerque et Perpignan afin de fournir une base scientifique et rigoureuse à la définition du mètre. Si la mesure du Méridien, par Delambre (et surtout Méchain) devait s'arrêter à Perpignan (d'où la Base de Salses), signalons quela décision de continuer jusqu'à Barcelone revient à Méchain seul, pour, entre autre, « équilibrer » le tracévis-à-vis du 45e parallèle.
  19. « La Balance de Sanctorius » par Paul Burguburu, Revue de Métrologie pratique, Mai 1926.
  20. Cdd. Ville d'Angoulême, pp. 121-122 (cité par W. Kula dans Les Mesures et des hommes, p. 182).
  21. Cdd. Troyes (Chapvalonn), I, pp. 542-543, (cité par Witold Kula, op. cit., p. 187).
  22. Cdd de Gien, Archives Parlementaires, Op. cit., Tome VII p. 642.
  23. Witold Kula, Op. cit., p. 101.
  24. Sorte de registres administratifs sur lesquels étaient consignés les lieux, les méthodes d'arpentages et les résultats des mesures brutes et les détails des calculs effectués et les indications sur les unités de raccordement métrologique.
  25. Archives Parlementaires. Tome 11, p. 484. Extrait cité dans la Thèse de Doctorat « Métrologie et enseignement » de Marie-Ange Cotteret.
  26. Extrait de la thèse de M.-A. Cotteret.
  27. Deutéronome, XXV, 13, (cité par F. Jedrzejewski, Histoire universelle de la mesure, p. 61.).
  28. Lévitique, XIX, 35, (cité par F. Jedrzejewski).
  29. C'est en effet, une confession négative.
  30. Unité de surface agraire.
  31. Extrait du « Courrier d'Epidaure » de mars 1935.
  32. Vedelago S. Isotopes, Mesure et démesure, n° 13, décembre 1995, p. 38.
  33. Govi Gilbert, De la Convention du Mètre du 20 mai 1875 et de l'institution à Paris d'un Bureau international des poids et mesures. Extrait des Procès-verbaux du Comité international des Poids et Mesures, séance de 1878, Paris, Gauthier-Villard, 1879, Archives de l'Académie des sciences.