Association Les Amis de la Mesure
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Introduction Partie I Partie II Partie III Partie IV Bonus Annexes

L'étymologie des noms d'unités

Philippe BERTRAN
Ancien sous-directeur de la métrologie

Si une majorité d'unités de mesure ont reçu le nom d'un savant - à une certaine époque, les principaux pays rivalisaient même d'ardeur pour immortaliser ainsi leurs physiciens - beaucoup ont une étymologie plus subtile que nous avons tenté de découvrir.

Commençons par les unités de base du Système International et, à tout seigneur tout honneur, par notre bon vieux mètre. Unité de mesure par excellence, il tire son nom du grec metron (mesure) qui a donné le suffixe mètre qu'on trouve dans la plupart des noms d'instruments de mesure. Si, du point de vue métrologique, le gramme n'est plus unité de base, il le redevient si l'on adopte un point de vue étymologique. Sous l'Empire romain, le scrupulum était le poids égal a un vingt-quatrième d'once. Son altération en scripulumamena à tort les Grecs à le croire dérivé de scribere (écrire) et à le traduire par gramma (signe écrit) qui a donné notre gramme et que l'on retrouve en suffixe dans les mots tels que télégramme, pictogramme, diagramme, etc.

Conformément à l'ordre adopté par la Dixième Conférence Générale des Poids et Mesures, nous ne citerons la seconde qu'en ... troisième position. Brève par définition, elle vient de la francisation écourtée du latin minutum secundum, qu'on devrait traduire proprement par « menue partie résultant de la seconde division de l'heure ».

Même si le physicien Ampère était connu pour être un grand distrait, ce n'est pas par inattention, mais en vertu d'une règle générale, qu'il a perdu sa majuscule pour donner l'ampère. C'est également un physicien, l'Anglais William Thomson, qui a donné son nom a l'unité de température thermodynamique, le kelvin. Précisons qu'entre-temps, ses talents lui avaient valu d'être anobli sous le nom de Lord Kelvin...

La mole, abréviation apparue dans la langue anglaise pour désigner la molécule-gramme, vient comme celle-ci du latin molecula, diminutif de moles (masse). Quant à la candela, son étymologie est, comme il se doit, lumineuse puisqu'elle est passée directement du latin (chandelle) au français sans même l'adjonction d'un accent aigu.

La liste des autres unités SI constitue une longue litanie de noms de savants transformés en noms communs: hertz, newton, pascal (que les auteurs de manuels de grammaire omettent régulièrement d'introduire dans les exceptions à la règle du pluriel des noms en -al, bien qu'on ne dise pas « des pascaux » !), joule, watt, coulomb, ohm, siemens, weber, tesla, henry, becquerel, gray et sievert. Quelques originaux néanmoins: le degré Celsius est, en dehors des unités dérivées, la seule unité en deux mots (nous reviendrons sur l'étymologie de « degré »); enfin Volta et Faraday qui, par suite d'une apocope qui ne doit rien à la familiarité, ont donné naissance au volt et au farad. Tout comme la candela déjà citée, le lux et le lumen arrivent tout droit du latin où ils signifient tous les deux « lumière »; seul leur genre a changé: respectivement féminin et neutre en latin, ils sont devenus masculins en entrant dans le SI.

Le radian vient du latin radius (rayon) tout comme l'hybride stéradian dont la première syllabe est issue du grec stereos (solide). Enfin, pour la dernière unité entrée dans le SI à la date de rédaction de cet article, celle exprimant l'activité catalytique, il n'a pas été fait preuve d'une imagination kolossale avec le choix du katal, tiré du grec katalysis (action de dissoudre).

Les unités hors SI en usage avec le SI sont, pour nombre d'entre elles, assez anciennes, ce qui explique qu'on y trouve relativement peu de noms de savants: Neper et Angström n'ont perdu que leur majuscule pour donner le neper et l'angström, tandis que Bell a en outre été privé de sa dernière lettre pour donner le bel (moins connu que son sous-multiple le décibel).

Comme la seconde, la minute est une menue division du temps; elle se rattache donc à l'adjectif latin minutus (menu) par l'intermédiaire du latin médiéval minuta. L'étymologie d'heure, du latin hora transformé d'abord en ore et eure, ne pose guère de difficulté. Tel n'est pas le cas, en revanche, pour le jour qui se rattache au latin classique dies par le latin populaire diurnus et par l'ancien français jorn. Le mille marin, comme le nombre du même nom, vient du latin milia. Lorsqu'il est parcouru en une heure par un navire, celui-ci file un noeud, du latin nodus. Ce noeud métrologique vient des noeuds (au sens courant du mot) distants d'un cent-vingtième de mille marin qui sont faits sur la ligne de loch, c'est-à-dire la corde qui se déroule d'un bateau pour en mesurer la vitesse: le nombre de noeuds que file le navire est le nombre de noeuds qui s'écoulent à la ligne de loch en une demi-minute (qui correspond au nombre de milles parcourus en une heure).

Des distances, passons aux aires, avec l'are dont le nom vient précisément du mot latin signifiant aire, area. L'étymologie du barn, unité spéciale égale à 10-28m2 utilisée en physique nucléaire pour mesurer les sections efficaces, montre que les métrologues sont parfois pleins d'humour. D'humour anglais en l'occurrence puisque barn est le mot anglais signifiant « grange ».

En fait, lorsqu'on a voulu baptiser cette aire microscopique, on a choisi par dérision un nom qui, pour les anglophones, évoque un objet d'aire imposante, à savoir une porte de grange: l'expression « He couldn't hit a barn-door » (littéralement « Il n'atteindrait pas une porte de grange ») est en effet l'équivalent anglais de « Il raterait un éléphant dans un couloir »!

Proche phonétiquement du barn, le bar a une étymologie beaucoup plus classique puisqu'il dérive du grec baros (poids, pesanteur) qu'on retrouve dans le baryum, métal ainsi nommé à cause de sa masse volumique élevée et dans le baryton, chanteur qui émet un son grave. Le degré, qu'il soit Celsius ou d'angle, se rattache à l'ancien français gré qui avait lui aussi le sens propre de marche d'escalier tout comme son doublet gras. Il existe encore à Clermont-Ferrand une rue des Gras: elle n'est pas comme on pourrait le croire, la rue des amateurs de tripoux, saucisses sèches et autres jambons d'Auvergne, mais une rue en pente qui comprenait autrefois des marches. Gré est lui-même tiré du latin gradus, tout comme le grade.

La tonne vient du bas latin tunna ou tonna, d'origine celtique, dont le sens initial de « peau » a dérivé vers celui d'outre et de vase puis de tonne. Si le litron n'est plus aujourd'hui que l'appellation argotique d'une bouteille d'un litre, il est antérieur à ce dernier qui n'en est que le dérivé. Le litron était en effet, avant le système métrique, une mesure de capacité pour les grains. Lui-même était un dérivé du latin médiéval, sinon de cuisine, litra, mesure de liquide, qui remonte au grec litra (poids de douze onces).

Achevons notre revue avec les anciennes unités CGS et autres unités hors SI. Là encore, nous trouvons des noms de savants.

Leur nom peut avoir été repris en entier, exception faite de la majuscule, comme pour le stokes, l'oersted, le gauss, le maxwell, le jansky ou le fermi. De même pour le röntgen qui rappelle un illustre scientifique ayant réussi l'exploit de léguer son nom à deux unités puisque le rem est un acronyme signifiant Röntgen Equivalent Man, c'est-à-dire « équivalent-homme de röntgen »; à l'inverse, Pierre et Marie Curie se sont mis à deux pour enfanter le curie. Le nom du savant peut avoir été tronqué pour des raisons pas forcément logiques : si le torr se justifie par le tort qu'avait Torricelli de posséder un nom trop long, le poise ne s'explique que par la poisse qui a privé Poiseuille de son euille ! De même, Galilée a vu son nom raccourci en gal. Le nom du savant peut même avoir été carrément inversé: alors que l'ohm, déjà cité, est l'unité de résistance électrique, le mho fut un temps l'unité de conductance électrique, ce qui n'était pas illogique puisque la conductance est l'inverse de la résistance.

L'erg est tiré du grec ergon (travail, action) que l'on retrouve dans l'ergonomie, étude scientifique des conditions de travail, mais aussi dans l'allergie, construit avec allos (autre), qui désigne l'« autre action » que produit une substance mise en contact avec l'organisme. Si l'on remonte plus loin dans le temps, on arrive à la racine indo-européenne werg, worg, qui a donné Werk et work, lesquels désignent respectivement l'ouvrage et le travail en allemand et en anglais. Les deux anciennes unités de force que sont la dyne et le sthène sont issues des mots grecs dunamis (puissance) et sthenos (force): le dynamisme caractérise celui qui a de l'énergie à revendre, tandis que celui qui est sans énergie est frappé d'asthénie.

Ont été aussi formés directement à partir d'une racine grecque le phot, le pièze, la barye, le stilb et le stère, tirés respectivement de phôs (lumière), piezein (presser), barus (lourd), stilbein (briller) et stereos (solide) déjà cité. Si la thermie vient aussi du grec, sa petite soeur la calorie vient du latin; la suffixation s'est faite de la même manière à partir des deux mots signifiant chaleur: thermos et calor. Sur le modèle de la calorie, on a construit son opposée, la frigorie, à partir du latin frigus, frigoris (froid). Sans grande surprise sont le grade, francisation pure et simple du mot latin gradus (grade, degré), et le rad qui vient de radiation, lui-même dérivé du latin radiatio.

Nous avons gardé pour la fin ce bijou étymologique qu'est le carat. Le père du carat est le mot latin carratus, utilisé par les alchimistes. Son grand-père est l'arabe qîrât (petit poids) et notamment vingt-quatrième de denier et son arrière grand-père, le grec keration dont le sens monétaire second de « tiers d'une obole » semble s'expliquer par son sens premier de « gousse » dont l'équivalent latin siliqua signifiait également « vingt-quatrième de sou » ou « sixième de scrupule » : nous retrouvons ici notre fameux scrupulum, déjà cité à propos du gramme.

Notre travail serait incomplet s'il n'abordait pas l'étymologie des préfixes de multiples et sous-multiples, compléments indispensables des noms d'unités, dont l'étude présente quelques surprises comme on va le voir. Force est de constater, en effet, que les métrologues de ces dernières décennies ont apporté une certaine fantaisie à l'édifice rigoureux qu'avaient voulu bâtir les créateurs du Système métrique. La logique de départ était simple: des préfixes grecs pour les multiples et des préfixes latins pour les sous-multiples. C'est ainsi qu'à déci, centi et milli, tirés de decimus (dixième), centesimus (centième) et millesimus (millième) font pendant déca, hecto et kilo, construits sur deka (dix), hekaton (cent), et khilioi (mille). En toute rigueur, on aurait dû choisir hecato plutôt qu'hecto et chilio plutôt que kilo mais ce ne sont là que péchés véniels. Dans ce même esprit avait été créé myria, disparu depuis en tant que préfixe signifiant 10000, mais dont la racine grecque murioi (dizaine de mille ou beaucoup) subsiste par exemple dans myriade ou myriapodes, nom scientifique des mille-pattes.

Les choses se sont gâtées lorsqu'on a voulu gagner quelques ordres de grandeur puisque, pour traduire le millionième, on a choisi le mot grec micros (petit), transformé en micro, plutôt qu'un mot latin. Rien à dire, en revanche, sur méga formé sur le grec megas (grand) qu'on retrouve notamment dans la mégalomanie et dans les mégalithes, ces grandes pierres que sont les dolmens et les menhirs. Notons que bien avant leur emploi dans le SI, Voltaire avait associé ces deux inverses en nommant Micromégas le héros d'un de ses contes, géant sur la Terre et nain sur d'autres astres.

Quand, en 1960, on a voulu exprimer les puissances neuvième et douzième de 10, on a réussi à trouver d'autres racines grecques: le géant gigas a donné giga et le monstre teras a donné téra. Conformément à la logique, pour traduire le milliardième, on a fait appel au mot latin signifiant le nain, nanus, d'où nano. Mais on a fait une nouvelle entorse à la règle avec pico, dérivé de l'italien piccolo (petit). Le dernier coup porté au latin dans la dénomination des sous-multiples est intervenu en 1964 avec l'apparition de femto (10-15) et atto (10-18) tirés des mots... danois femten (quinze) et atten (dix-huit).

Pour les derniers baptêmes de multiples, on a bien respecté la tradition consistant à user de racines grecques, mais dans des conditions telles que Thalès et Pythagore ont dû se retourner dans leur tombe ! Remarquant a posteriori (pardon pour cette locution latine très mal placée) que téra (1012, c'est-à-dire 10 4x3) était à une consonne près identique à tétra, préfixe tiré du grec tetras (quatre), on s'est dit que la méthode pourrait être généralisée. Ainsi, pour 1015 c'est-à-dire 105x3, on a retiré de penta (de pente: cinq) la consonne n, d'où le disgracieux péta; et pour 1018, c'est-à-dire 10 6x3, on a privé de son h initial le préfixe hexa (de hex : six) d'où exa.

Hélas, le filon a vite été épuisé. Pour passer à 1021, il aurait fallu priver d'une consonne le préfixe hepta, ce qui aurait donné comme initiale H ou E, l'un et l'autre déjà pris. C'est une méthode différente, bien que s'appuyant sur les multiplicateurs de 3, qui a donc présidé au choix de zetta (1021) et de yotta(1024), simultanément à celui de zepto (10-21) et de yocto (10-24). Les préfixes zepto et zetta évoquent le chiffre sept, la lettre « z » remplaçant la lettre « s » pour éviter la confusion avec le symbole de la seconde; les préfixes yocto et yotta sont dérivés de octo, qui évoque le chiffre huit, la lettre « y » étant ajoutée pour éviter l'emploi de la lettre « o » comme symbole à cause de la confusion possible avec le chiffre zéro.

Libre à chacun, maintenant, d'essayer de deviner quels seront les prochains préfixes...


Sources : Cette étude a été effectuée principalement à partir des ouvrages suivants :

  • Trésors des racines grecques, Jean Bouffartigue et Anne-Marie Delrieu.
  • Trésors des racines latines, Jean Bouffartigue et Anne-Marie Delrieu.
  • Dictionnaire étymologique de la langue française, Oscar Bloch et W. von Wartburg.
  • Le système métrique, Henri Moreau.
  • Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (6 vol.), Paul Robert.
  • ...et les souvenirs de M. Pierre Giacomo, ancien directeur du Bureau International des Poids et Mesures.

Anectotes

Les boisseaux interdits

La boissellerie Léger à Poitiers a fabriqué des mesures à grains entre 1852 et 1980 environ. Une coopérative de la Mayenne lui commandait régulièrement des « boisseaux » de 33 litres, vieille mesure traditionnelle locale. Ces commandes se sont arrêtées environ en 1960.

La consigne pour le personnel était de cacher soigneusement ces mesures lors de la visite du collègue des poids et mesures, puis du SIM, les contenances de ces mesures ne correspondant pas aux valeurs nominales autorisées.

Une livre à la bosselée

En 1980 environ, dans la coopérative agricole de Lencloitre (86), l'employé parlait au téléphone et ne m'avait pas reconnu.

Un agriculteur demandait combien de produit phytosanitaire utiliser.

L'employé répondit : « Il faut compter une livre à la bosselée (mesure ancienne locale de 736 m2). »